Le 7 octobre 2026, Mohammad-Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien, a reçu Ahmad-Reza Radan, le commandant en chef des forces de l’ordre. Il a promis des mesures rapides pour améliorer les infrastructures de la police et les conditions de vie de ses personnels.

« Tous nos efforts visent à prendre des mesures sérieuses, notamment dans les domaines des infrastructures et des conditions de vie des personnels des forces de l’ordre », a-t-il déclaré. Il a également demandé aux pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire de coopérer pour répondre aux besoins des forces armées, en particulier ceux de la police.

Cette déclaration dépasse la simple promesse administrative. Les institutions militaires et sécuritaires occupent une place croissante dans le fonctionnement du régime. Lorsque le président du Parlement insiste publiquement sur l’urgence d’améliorer les conditions de vie des policiers, il révèle la sensibilité politique du problème.

Durant la même période, plusieurs députés ont réclamé une augmentation des salaires des militaires et des policiers. Le candidat présenté au Parlement pour le ministère de la Défense a lui aussi promis une hausse importante des rémunérations, une amélioration du pouvoir d’achat des familles et une extension des prestations sociales et des droits à la retraite.

Les dirigeants de la République islamique reconnaissent ainsi que les conditions matérielles des forces armées sont devenues un enjeu majeur pour la stabilité du pouvoir.

Des budgets en hausse, un pouvoir d’achat en baisse

Depuis plusieurs années, le régime accorde des moyens considérables aux institutions militaires et sécuritaires afin de préserver leur capacité d’action et leur cohésion. Mais dans un pays soumis à une forte inflation, l’augmentation des budgets sur le papier ne garantit pas une progression réelle des moyens.

Le budget de l’année iranienne 1404, qui correspond pour l’essentiel à 2025-2026, en fournit une illustration. En tenant compte des crédits ordinaires, des allocations pétrolières et des financements spéciaux, les ressources prévues pour les Gardiens de la révolution atteignaient environ 311 000 milliards de tomans, soit un peu plus de 6 milliards de dollars au taux retenu dans le budget. Celles de l’armée régulière s’élevaient à près de 177 000 milliards de tomans, soit environ 3,4 milliards de dollars.

Les Gardiens disposaient donc de ressources environ 1,8 fois supérieures à celles de l’armée. Près de 47 % des financements militaires examinés dépendaient en outre des allocations pétrolières et de mécanismes budgétaires particuliers.

Ces chiffres montrent la place privilégiée des Gardiens de la révolution dans la répartition des ressources publiques. Ils révèlent également à quel point le financement de l’appareil militaire dépend du pétrole.

Or les sanctions bancaires, les restrictions sur les exportations et le blocus maritime américain compliquent la vente du pétrole et le transfert des recettes en devises. Dans le même temps, l’inflation et la chute de la monnaie iranienne réduisent le pouvoir d’achat des personnels et la valeur réelle des crédits accordés aux institutions.

Le régime est donc confronté à une contradiction. Il doit dépenser davantage pour préserver ses capacités militaires et sécuritaires alors que la crise économique et la baisse de ses revenus rendent ces dépenses plus difficiles à financer.

Des fidélités entretenues par les avantages matériels

La fidélité des forces qui soutiennent la République islamique ne repose pas seulement sur l’idéologie ou la religion. Depuis des décennies, le régime distribue des emplois, des logements, des prestations sociales, des marchés publics et des possibilités d’enrichissement aux institutions et aux groupes dont dépend sa survie.

Les Gardiens de la révolution occupent une place centrale dans ce système. Leurs entreprises et leurs fondations sont présentes dans le pétrole, la construction, les transports, les télécommunications et de nombreux autres secteurs. Ils bénéficient ainsi du budget de l’État tout en contrôlant leurs propres ressources économiques.

Ce réseau d’intérêts complète les liens politiques, idéologiques et organisationnels. Il contribue à maintenir la fidélité d’une partie des forces qui protègent le régime.

Mais la crise économique réduit la valeur réelle de ces avantages. Les soldats, les policiers, les retraités militaires et les personnels subalternes dépendent principalement de leur salaire. Ils sont donc beaucoup plus exposés à l’inflation que les hauts responsables et les commandants qui disposent de revenus, de contrats ou de positions économiques privilégiées.

La diminution des ressources publiques peut aussi aggraver la concurrence entre les différentes institutions militaires et sécuritaires. Chacune cherchera à préserver sa part du budget, ses marchés et les avantages accordés à ses personnels.

La pression économique atteint ainsi des groupes qui bénéficiaient jusqu’ici de conditions plus favorables que le reste de la population. Plus les ressources disponibles diminuent, plus leur fidélité devient coûteuse à entretenir.

Ce que changerait une nouvelle vague de protestations

Cette fragilité prend toute son importance dans la perspective de nouvelles mobilisations sociales.

La capacité de répression ne dépend pas uniquement du nombre de policiers, de leurs armes ou de leurs équipements. Elle exige aussi des personnels disponibles, une chaîne de commandement solide, des dépenses courantes assurées et des agents suffisamment confiants dans leur avenir professionnel et familial.

Si les manifestations s’accompagnaient de grèves ouvrières, de fermetures des bazars et d’actes de désobéissance civile, la pression sur l’appareil de sécurité augmenterait fortement. Les policiers et les agents chargés de la répression devraient assurer des missions plus nombreuses et plus longues au moment même où leurs propres familles subissent l’inflation, les pénuries et l’insécurité économique.

Le régime devrait alors répondre à deux exigences simultanées. Il lui faudrait mobiliser davantage de moyens pour contenir les protestations, mais aussi augmenter les salaires et les prestations de ses forces afin d’éviter leur démoralisation.

La difficulté serait particulièrement forte parmi les personnels subalternes. Contrairement aux commandants qui disposent d’avantages importants, beaucoup de policiers et de militaires vivent principalement de leur salaire. Ils sont confrontés aux mêmes difficultés économiques que les catégories sociales qu’on leur demande de réprimer.

Des protestations massives pourraient également accentuer la tension entre les ordres reçus et les attaches familiales ou sociales de ces agents. Lorsque les revendications des manifestants correspondent aux difficultés vécues par leurs propres proches, le maintien de la discipline devient plus difficile et plus coûteux pour le commandement.

Cela ne signifie pas que la crise économique entraînera automatiquement la désobéissance des forces de sécurité. Leur emploi, leur statut et les avantages qui leur sont réservés continuent de les attacher à la survie du régime. Leur comportement dépendra en grande partie de la capacité du pouvoir à maintenir ces avantages malgré la dégradation de la situation économique.

Le cercle vicieux du régime

La République islamique a perdu une grande partie de sa base sociale. Elle s’appuie donc de plus en plus sur ses institutions militaires et sécuritaires. Mais leur entretien, dans un contexte de guerre, de sanctions et de crise économique, exige des ressources toujours plus importantes.

Plus le régime consacre d’argent à la répression, plus il réduit les moyens disponibles pour les autres dépenses publiques. Mais plus les conditions de vie de la population se dégradent, plus le mécontentement s’étend et plus le pouvoir a besoin de ses forces de sécurité.

Le régime est ainsi pris dans un cercle vicieux. La crise économique augmente le risque de protestation et donc le besoin de répression. Cette dépendance accrue envers l’appareil sécuritaire alourdit à son tour la pression sur les finances publiques.

Les institutions militaires sont elles-mêmes prises dans cette contradiction. Leur pouvoir politique et économique s’est considérablement renforcé, mais cette montée en puissance leur impose une responsabilité croissante dans la survie du régime. Elles doivent préserver la stabilité d’un système dont la crise économique commence à atteindre leurs propres personnels.

C’est là que réside la fragilité du pilier sécuritaire de la République islamique. Le régime doit préserver la capacité opérationnelle de ses forces tout en maintenant les avantages matériels sur lesquels repose une partie de leur fidélité.

Les prochaines mobilisations sociales ne permettront donc pas seulement de mesurer l’ampleur du mécontentement populaire. Elles mettront aussi à l’épreuve les ressources financières, la cohésion interne et la capacité d’action de l’appareil sur lequel le régime iranien fonde désormais sa survie.