L’économie iranienne traverse une crise qui menace les conditions d’existence d’une grande partie de la population. Selon les projections reprises dans les données de la Banque mondiale, le taux de pauvreté pourrait atteindre 38,8 % en 2026. Le Fonds monétaire international anticipe, pour la même année, une inflation moyenne de 68,9 % et une contraction de 5,4 % du produit intérieur brut réel. Ces prévisions, dont les hypothèses doivent être examinées à la lumière de l’évolution du conflit, décrivent une économie simultanément frappée par la hausse des prix et la récession.

La crise présente de fortes disparités territoriales. Le Sistan-et-Baloutchistan, le Kerman et plusieurs provinces méridionales connaissent une pauvreté structurelle particulièrement élevée. Dans l’ouest du pays, le chômage et l’inflation aggravent la précarité. Les ménages multiplient les activités pour survivre, des retraités reprennent le travail et des enfants participent aux revenus familiaux. Mais l’un des changements les plus significatifs concerne les classes moyennes : enseignants, infirmiers, ingénieurs et salariés qualifiés conservent souvent leur niveau d’instruction et leurs aspirations, sans disposer désormais des ressources correspondant à leur position sociale.

Une rupture politique antérieure à la crise économique

L’appauvrissement ne suffit pourtant pas à expliquer la transformation de la société iranienne. Les comportements collectifs ne sont pas déterminés uniquement par les intérêts matériels. Les convictions, les valeurs morales, les libertés individuelles et les représentations d’une existence souhaitable jouent un rôle tout aussi important dans les rapports entre la société et le pouvoir.

Depuis plusieurs décennies, les changements culturels ont progressivement creusé un fossé entre une partie croissante de la population et les normes imposées par la République islamique. L’affirmation de l’autonomie individuelle, la transformation des rapports entre les femmes et les hommes, le recul de l’autorité religieuse dans certains milieux et la résistance à l’ingérence de l’État dans la vie privée ont constitué des foyers de contestation indépendants des difficultés économiques.

Les mouvements de protestation de 2017-2018 et de 2019 avaient montré que des revendications matérielles pouvaient rapidement déboucher sur une remise en cause politique du régime. En 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » a révélé une rupture plus profonde : la contestation portait sur le droit même du pouvoir à définir les normes de la vie individuelle et collective. Les protestations de la fin de 2025 et du début de 2026 ont confirmé l’imbrication de ces différentes formes de mécontentement.

Cette évolution impose une distinction fondamentale. La perte de légitimité, la réduction de la base sociale et l’affaiblissement de la capacité coercitive ne sont pas des phénomènes identiques. Un régime peut conserver un appareil répressif puissant alors même que ses valeurs et ses institutions ne recueillent plus l’adhésion d’une grande partie de la société. La contrainte permet de maintenir l’obéissance ; elle ne garantit ni le consentement ni la stabilité politique.

Les sanctions peuvent aussi fragiliser les bénéficiaires du système

Les sanctions internationales ont accentué les inégalités, mais elles ont également favorisé l’enrichissement de réseaux disposant d’un accès privilégié aux exportations pétrolières, aux intermédiaires commerciaux et aux circuits financiers informels. Alors que les revenus réels des salariés diminuaient, une partie des ressources se concentrait autour des institutions et des groupes proches du pouvoir.

Ces intérêts matériels ont contribué à préserver la cohésion de certaines composantes de la coalition dirigeante. Mais les restrictions nouvelles visant les circuits pétroliers, maritimes et financiers pourraient modifier cet équilibre. Si elles réduisent durablement les possibilités de commercialisation du pétrole et de transfert des revenus, certains réseaux qui prospéraient grâce au contournement des sanctions pourraient voir leurs profits diminuer.

Une telle évolution ne provoquerait cependant pas automatiquement leur rupture avec le régime. D’autres intermédiaires pourraient tirer avantage de la raréfaction des circuits disponibles. La dépendance envers les institutions sécuritaires pourrait également se renforcer. Le véritable enjeu réside dans la redistribution des ressources et des pertes : lorsque les revenus diminuent, les privilèges d’un groupe peuvent être préservés aux dépens d’un autre.

L’objectif affiché par Washington de réduire les ressources financières de la République islamique ne suffit pas à démontrer l’existence d’une stratégie visant à diviser sa coalition dirigeante. Surtout, les groupes économiquement pénalisés ne disposent pas nécessairement du pouvoir politique permettant d’infléchir les décisions militaires et sécuritaires.

La répression peut-elle encore garantir la stabilité ?

La pauvreté ne produit pas mécaniquement une révolution. Elle peut, au contraire, affaiblir les capacités de mobilisation en contraignant les individus à consacrer l’essentiel de leurs ressources à la survie quotidienne. La guerre ajoute la peur, l’insécurité et le renforcement des dispositifs de contrôle. Mais sa prolongation augmente aussi les coûts économiques et politiques du maintien de l’ordre existant.

La singularité iranienne tient à la rencontre de cette crise avec une transformation sociale antérieure. Pour une partie importante de la population, les revendications ne concernent plus seulement les salaires, l’emploi ou la répartition des richesses, mais aussi les libertés individuelles, l’égalité juridique et le droit de décider de son avenir.

Ouvriers, retraités, classes moyennes appauvries, jeunes et femmes contestant les normes imposées ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts. Leur capacité à établir des liens durables constitue pourtant une variable essentielle de l’évolution politique.

La puissance de l’appareil répressif repose sur ses moyens matériels, mais aussi sur sa capacité à isoler les groupes contestataires. Lorsque les mobilisations restent fragmentées, chacune peut être contenue séparément. En revanche, la continuité des solidarités professionnelles, sociales et culturelles peut empêcher que la répression d’un mouvement se traduise par la disparition de toute résistance.

La fin d’une manifestation ne signifie pas nécessairement la fin de la contestation. Celle-ci peut persister dans les lieux de travail, les universités et les pratiques quotidiennes. La violence peut imposer des comportements ; elle ne peut, à elle seule, rétablir des convictions ou reconstruire une légitimité perdue.

Il ne faut pas sous-estimer pour autant l’efficacité de la terreur. Une répression massive peut désorganiser durablement les réseaux sociaux et réduire les capacités d’action collective. La solidarité n’offre aucune garantie de victoire. Elle peut néanmoins limiter l’un des principaux avantages politiques de la répression : la possibilité de traiter chaque groupe comme un adversaire isolé.

L’appareil coercitif dépend également de la discipline de ses membres, de leurs intérêts matériels et de la cohésion de sa hiérarchie. Les forces de sécurité ne vivent pas en dehors de la société ; elles sont elles aussi exposées aux tensions familiales, économiques et sociales. Ces tensions ne conduisent pas nécessairement à la désobéissance, mais elles peuvent rendre plus coûteux le maintien de la fidélité institutionnelle, notamment lorsque les ressources disponibles se contractent.

C’est ici que la crise sociale rejoint les contradictions internes du pouvoir. Plus le régime dépend de la coercition pour gouverner une société qui s’éloigne de lui, plus il doit consacrer de ressources à son appareil de contrôle. Or la guerre et les sanctions peuvent précisément restreindre ces ressources et accentuer les rivalités entre les bénéficiaires du système.

La République islamique peut donc conserver sa capacité de répression sans parvenir à restaurer une stabilité politique durable. La question centrale n’est pas de savoir si la violence peut encore contenir les protestations : elle le peut. Elle est de savoir si le pouvoir peut continuer à transformer cette contrainte en obéissance durable, alors que les fondements culturels de sa légitimité s’érodent et que les coûts de la coercition augmentent.

L’issue dépendra aussi de la société iranienne elle-même : de sa capacité à préserver ses réseaux de solidarité, à dépasser la fragmentation des résistances et à faire de ses aspirations économiques, sociales et culturelles une force collective. Aucune évolution n’est prédéterminée. Mais réduire l’avenir de l’Iran à la seule puissance de son appareil répressif reviendrait à négliger l’acteur qui, depuis plusieurs décennies, transforme le plus profondément le pays : sa société.

Sources documentaires

Banque mondiale, « Poverty & Equity Brief: Islamic Republic of Iran », octobre 2025 ; projections relatives à la pauvreté.

Fonds monétaire international, « World Economic Outlook », projections économiques relatives à l’Iran pour 2026.

Banque mondiale, « Iran Economic Monitor », 2025 ; Iran Open Data, données provinciales relatives à l’inflation et au chômage, septembre 2026.

Nations unies, rapport A/80/484, paragraphe 31, sur la situation des enfants au travail et des mineurs déscolarisés ; UNICEF, travaux sur les enfants en situation de rue en Iran, 2023.