Le 21 octobre, Benjamin Netanyahu a déclaré avoir chargé l'armée israélienne et le Mossad de renverser la République islamique. À quelques jours des élections israéliennes, cette annonce peut avoir une dimension électorale. Elle ne saurait pourtant être réduite à un effet de campagne : l'offensive israélo-américaine du 28 février 2026, commencée par l'élimination d'Ali Khamenei et de nombreux responsables militaires et politiques, avait déjà pour objectif de créer les conditions d'une chute du régime.

Huit mois plus tard, la République islamique est toujours au pouvoir. Comment Netanyahu entend-il obtenir ce que la première offensive n'a pas permis d'accomplir ? La question porte moins sur la puissance militaire d'Israël que sur l'existence d'une force politique iranienne capable de transformer une défaite du régime en changement de système.

Ce que révèle l'échec de février

Une enquête de Louis Imbert, publiée dans « Le Monde » le 27 août, a montré que le projet du Mossad ne reposait pas uniquement sur les bombardements. Il envisageait une intervention de groupes armés kurdes depuis l'Irak, des mobilisations populaires et des défections parmi les dirigeants iraniens. L'ancien président Mahmoud Ahmadinejad avait même été approché comme possible figure d'une recomposition intérieure.

La coalition de cinq organisations kurdes iraniennes constituée le 22 février s'inscrivait dans un contexte favorable à cette stratégie. Une sixième organisation l'a rejointe en mars. Reuters a documenté les contacts israéliens et américains avec ces groupes, sans établir que leur coalition avait été créée par le Mossad.

Le dispositif a échoué. Certaines opérations n'ont pas été exécutées, aucune défection décisive ne s'est produite et aucun soulèvement n'a renversé le pouvoir. Danny Citrinowicz, ancien responsable du dossier iranien au renseignement militaire israélien, a parlé dans « Le Monde » de l'un des plus graves échecs stratégiques de son pays. Deux responsables du Mossad associés au projet ont ensuite été remplacés.

Cet échec ne s'explique cependant pas par une cause unique. Le régime a conservé la cohésion essentielle de son appareil coercitif. Quant aux groupes kurdes, leur implantation régionale et leurs objectifs particuliers ne leur permettaient pas de constituer, à eux seuls, une direction politique nationale.

Le problème fondamental était l'absence d'un relais politique suffisamment représentatif pour convertir la crise militaire du régime en changement de pouvoir.

Une opposition divisée, mais pas seulement par le régime

Cette difficulté renvoie à une caractéristique ancienne de la crise iranienne : une contestation sociale considérable n'a pas encore trouvé de traduction dans une direction politique capable de fédérer durablement ses principales composantes.

L'opposition comprend des monarchistes, des républicains, des courants de gauche, des organisations kurdes et d'autres mouvements attachés à des conceptions parfois incompatibles de l'avenir de l'Iran. Les divergences concernent notamment la nature du futur État, les droits des différentes composantes nationales, la place de la religion et les conditions de la transition. Ces désaccords ont leurs origines historiques et politiques propres.

Mais la République islamique cherche également à les exploiter.

Sa répression des opposants ne se limite pas aux arrestations, aux menaces et aux opérations menées contre la diaspora. Les enquêtes de Graphika ont documenté des campagnes d'influence associées à des réseaux proches des Gardiens de la révolution, utilisant notamment de fausses identités et l'usurpation de personnalités opposantes.

Dans une analyse publiée en février 2026, le chercheur Hossein Kermani souligne que la capacité du régime à fragmenter ses adversaires constitue un élément de sa longévité politique, au même titre que la répression.

Il ne s'agit pas d'attribuer toute querelle entre opposants aux services iraniens. Mais le régime possède un intérêt stratégique manifeste à empêcher que ces désaccords soient surmontés.

La distinction est décisive : les divergences peuvent être légitimes dans une société pluraliste ; leur instrumentalisation pour empêcher toute coopération politique sert directement la conservation du pouvoir.

Ce que les puissances étrangères peuvent — et ne peuvent pas — faire

La participation américaine serait déterminante dans une nouvelle offensive. Or, selon le « Financial Times », Trump s'est opposé à la reprise des frappes envisagée par Netanyahu au début d'octobre. Washington privilégie aussi la pression économique pour obtenir des concessions, sans avoir établi qu'il ferait du renversement du régime son objectif définitif.

Même un engagement militaire américain total ne résoudrait cependant la difficulté politique.

Une nouvelle campagne pourrait provoquer des divisions au sommet de la République islamique, voire un affrontement entre responsables disposés à négocier et dirigeants refusant toute concession. Une capitulation imposée pourrait ainsi déclencher une crise du régime plutôt qu'assurer sa survie.

Mais qui transformerait cette rupture en nouvel ordre politique ?

Une direction capable d'assumer cette fonction ne se mesure pas seulement à la popularité d'une personnalité ou à la puissance d'une organisation. Elle suppose des liens réels avec les mouvements sociaux, la capacité de coopérer entre courants différents, un accord sur les règles de la transition et des moyens d'assurer la continuité de l'État.

Une telle coalition pourrait émerger ou se consolider pendant une crise. L'histoire de 1979 montre d'ailleurs qu'une direction révolutionnaire peut se constituer autour d'une mobilisation déjà engagée. Elle rappelle aussi qu'une coalition capable de renverser un pouvoir ne garantit pas, par elle-même, un avenir démocratique.

L'intervention étrangère pourrait contribuer à modifier les rapports de force, mais elle pourrait également compromettre l'autonomie de cette coalition et sa légitimité nationale.

C'est pourquoi les États-Unis, Israël et les puissances européennes peuvent jouer un rôle utile en protégeant les dissidents contre la répression transnationale, en préservant les communications et en soutenant les libertés d'organisation. Ils ne peuvent cependant choisir les dirigeants d'une opposition indépendante ni prétendre en maîtriser les décisions.

Plusieurs puissances régionales préfèrent, pour leur part, rechercher un modus vivendi avec la République islamique plutôt que d'affronter les conséquences incertaines de son effondrement.

La perspective d'un nouveau système politique iranien pourrait pourtant transformer profondément les relations régionales, notamment en permettant une normalisation des rapports avec tous les États, Israël compris. Mais cette orientation devrait résulter de décisions iraniennes souveraines, non d'une exigence imposée de l'extérieur.

La limite du projet de Netanyahu

Dans une étude publiée en juin par la « Brookings Institution », Philip Gordon rappelle que les interventions destinées à changer des régimes ont souvent produit des conséquences politiques imprévues. L'Irak après 2003 illustre notamment la différence entre la chute d'un gouvernement et la construction d'un ordre politique viable.

Ce risque est d'autant plus important en Iran qu'une nouvelle offensive pourrait détruire des infrastructures dont dépend précisément la société appelée à prendre son avenir en main.

La République islamique peut même tirer avantage d'une opposition réduite à attendre sa délivrance d'une guerre étrangère. Tant qu'elle empêche l'organisation d'une alternative autonome, l'échec d'une intervention risque de prolonger le sentiment d'impuissance politique.

Netanyahu peut contribuer à provoquer une crise majeure, voire la chute du pouvoir. Mais les informations disponibles ne démontrent pas qu'il dispose aujourd'hui d'un projet capable de transformer cette éventuelle rupture en transition politique.

La principale faiblesse de sa stratégie se situe là : les moyens de détruire un régime ne sont pas ceux qui permettent de lui substituer une autorité légitime. Sans une force politique iranienne indépendante, capable de fédérer largement la société, une nouvelle offensive pourrait ouvrir une crise d'une ampleur considérable sans parvenir au changement annoncé.