Depuis le début de la confrontation entre Israël, les États-Unis et la République islamique, un avertissement revient dans les débats occidentaux : l’Iran ne doit pas devenir un nouvel Irak ou un nouvel Afghanistan. L’expérience des interventions passées donne à cette formule une force considérable. La destruction des institutions irakiennes, l’expansion de l’État islamique et le retour des talibans invitent à prendre au sérieux les risques d’une nouvelle guerre.

Mais une mise en garde ne vaut pas explication. L’Iran possède-t-il les mêmes structures sociales, la même histoire de l’État et les mêmes conflits politiques que ces deux pays ? Une expérience peut éclairer une autre situation ; elle ne permet pas de lui attribuer d’avance un résultat.

L’erreur la plus profonde consiste à traiter les pays et les peuples comme des réalités immuables. Une religion partagée ne suffit pas à déduire des trajectoires identiques. Les institutions, les rapports sociaux et les attentes collectives se transforment. Une rupture résulte des forces qui agissent dans une société à un moment déterminé, et non d’une essence supposée de cette société.

Il ne s’agit donc pas de tirer d’une comparaison un plaidoyer pour la guerre. Il s’agit de comprendre quels processus celle-ci peut accélérer, quels possibles elle peut fermer et quelles conditions permettraient de reconstruire un ordre politique. Elle peut affaiblir un régime ; elle peut aussi le consolider ou favoriser une domination plus brutale.

Comprendre la logique politique de la guerre

La condamnation morale et la promesse d’une libération par les armes ont un défaut commun lorsqu’elles remplacent l’analyse : elles dispensent d’examiner les acteurs, leurs objectifs et les effets de leurs décisions. Les exigences éthiques et juridiques restent essentielles. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer une guerre et ses conséquences.

La thèse défendue ici est que les politiques de confrontation de la République islamique, envers sa société et son environnement régional, ont contribué de manière déterminante à l’impasse présente. Ce jugement politique ne démontre ni que la guerre était inévitable ni que toutes les responsabilités de ses destructions peuvent être imputées à un seul acteur. Chaque belligérant répond également de ses propres choix et de ses actes.

La formule de Clausewitz sur la continuation de la politique par d’autres moyens rappelle que la guerre ne survient pas hors de l’histoire. Raymond Aron l’inscrit, lui aussi, dans les rapports entre États et dans leurs calculs de puissance. Comprendre le conflit exige donc de demander quels intérêts il sert, quel équilibre il modifie et quel ordre ses protagonistes souhaitent établir.

La distinction de Carl Schmitt entre ami et ennemi ne livre pas à elle seule la réponse. Elle ne signifie d’ailleurs pas que toute politique serait une guerre permanente. Identifier un adversaire ne dit pas comment une société passera de l’affrontement à des institutions capables de régler ses conflits.

Les analyses d’Agamben sur l’état d’exception soulèvent une autre difficulté : la guerre peut permettre que l’urgence sécuritaire suspende durablement les règles ordinaires. Mais cet outil théorique n’établit pas le destin d’un pays. La capacité collective à sortir de l’exception reste une question politique ouverte.

Ce que les précédents historiques montrent réellement

Une victoire militaire ne produit, par elle-même, ni révolution ni démocratie. Si aucune force sociale ne peut porter un changement et si aucun cadre institutionnel ne permet de le stabiliser, la disparition d’un gouvernement peut reproduire l’ancien ordre sous une autre forme ou ouvrir une crise plus grave.

La Première Guerre mondiale n’a pas créé de toutes pièces les contradictions de la Russie tsariste. Elle a accéléré leur aggravation et la désorganisation du pouvoir. De même, la défaite de l’Allemagne et du Japon en 1945 ne suffit pas à expliquer leurs transformations : l’occupation, la reconstruction institutionnelle et les rapports politiques de l’après-guerre ont été décisifs.

Lénine distinguait déjà, en 1915, les conditions d’une situation révolutionnaire et la capacité de forces organisées à agir sur elle. Que les gouvernants ne puissent plus gouverner comme auparavant et que les gouvernés ne veuillent plus vivre comme auparavant n’assure pas le succès d’une révolution. L’action politique demeure une condition distincte.

En Afghanistan, vingt années de présence militaire et d’assistance occidentales n’ont pas produit un ordre capable de résister au retour des talibans. Ce résultat ne prouve pas l’absence de transformations sociales : l’éducation, les aspirations des femmes et les mobilisations urbaines ont profondément changé. Il révèle plutôt l’écart entre ces transformations et la consolidation d’un pouvoir national durable, au milieu d’une guerre et de dépendances multiples.

Le cas irakien pose un problème différent. La chute de Saddam Hussein n’impliquait pas nécessairement l’effondrement des fonctions de l’État. La dissolution de l’armée, la débaasification étendue, la recomposition du pouvoir et les logiques de l’occupation ont contribué à la désorganisation. Les conflits internes et les interventions régionales, dont celle de la République islamique, ont ensuite aggravé la crise.

L’apparition de l’État islamique s’inscrit dans cet enchaînement, auquel s’ajoutent la guerre syrienne et d’autres facteurs. Attribuer toute la trajectoire irakienne à une propriété intrinsèque du pays, ou à la guerre prise comme cause unique, évite précisément d’examiner les décisions qui ont rendu certains résultats possibles.

La comparaison utile porte ainsi sur des mécanismes : destruction ou préservation des institutions, légitimité du pouvoir, organisation sociale, ingérence et choix de la transition. Elle devient trompeuse lorsqu’elle transforme un précédent en fatalité.

La société iranienne avant la guerre

L’Iran possède une histoire longue de l’État et une mémoire politique de son existence comme pays. Cette continuité a connu des ruptures et ne garantit aucune issue. Elle ne doit pas non plus servir à nier l’histoire politique propre de l’Irak ou de l’Afghanistan. Elle constitue un élément du problème iranien, parmi d’autres.

Les transformations des dernières décennies sont plus directement déterminantes. L’urbanisation, l’enseignement supérieur, les communications numériques, les changements générationnels et la présence des femmes dans l’espace public ont modifié les attentes et les formes de mobilisation. La société actuelle ne peut être lue avec les catégories qui décrivaient celle de 1979.

Une partie importante de cette société revendique des modes de vie, des droits et une conception de l’avenir que l’ordre religieux du régime ne peut accueillir sans se transformer. La fracture touche donc les fondements de la légitimité, au-delà d’une concurrence pour des postes ou d’un désaccord sur une politique ponctuelle.

« Femme, vie, liberté » a rendu cette fracture particulièrement visible. Le mouvement n’en est pas le point de départ : il exprime une évolution antérieure. Il montre toutefois que la contestation peut porter sur le rapport de la société à l’ensemble du système, et non seulement sur des élections ou des réformes internes.

Les différences avec l’Afghanistan et l’Irak doivent être examinées à ce niveau. Elles n’autorisent ni le mépris de leurs sociétés ni la certitude d’un succès iranien. Elles signifient que les rapports entre institutions, mobilisation et légitimité n’y prennent pas la même forme.

Accélérer une rupture ne signifie pas la construire

Demander si la guerre peut faire tomber la République islamique demeure insuffisant. Il faut demander ce qui pourrait suivre sa chute. Un régime affaibli militairement peut conserver ses moyens de coercition ; une société opposée au régime peut rester dépourvue d’une procédure commune pour organiser l’avenir.

Si l’ordre conserve une adhésion substantielle, si ses adversaires n’ont aucun horizon commun et si les institutions du changement ne sont pas préparées, la supériorité militaire extérieure ne comble pas ce manque. À l’inverse, une fracture déjà profonde peut entrer dans une nouvelle phase sous la pression de la guerre.

À mes yeux, la République islamique affronte aujourd’hui une crise de reproduction de sa légitimité d’une ampleur exceptionnelle. Mais cette appréciation ne transforme pas chaque manifestation ou chaque difficulté économique en preuve d’une rupture imminente. L’érosion du régime et la construction d’une alternative sont deux processus différents.

C’est ici que se situe une faiblesse majeure de l’opposition. Le rejet du pouvoir n’a pas encore donné naissance à un projet national suffisamment partagé pour rendre crédible la conduite d’une transition. Il manque moins une proclamation supplémentaire qu’un accord sur les règles, les responsabilités et les garanties.

Une partie des forces d’opposition continue de raisonner avec des catégories et des conflits hérités de la seconde moitié du XXe siècle. Or les attentes des générations nouvelles, les moyens de communication et les formes de participation ont changé. Une langue politique qui ignore ces transformations risque de parler au nom d’une société qu’elle ne comprend plus.

La répression et les stratégies de division du régime ont aussi affaibli les possibilités de coopération. La surveillance, l’intimidation et les efforts pour nourrir la défiance peuvent rendre l’organisation très difficile. Mais toutes les rivalités de l’opposition ne résultent pas d’une opération du pouvoir. Les divergences historiques, les choix organisationnels et les responsabilités propres des acteurs doivent être examinés.

Le paradoxe demeure : une distance considérable entre le régime et une large partie de la société coexiste avec l’absence d’un projet commun de transition. Ce paradoxe explique une part des réserves étrangères. Il ne rend pas ces réserves définitivement immuables.

Le coût du maintien de l’ordre existant

Les défenseurs du statu quo soutiennent qu’une alternative incertaine expose l’Iran à la guerre civile et la région à une instabilité supplémentaire. L’argument mérite d’être pris au sérieux. Il repose cependant sur une hypothèse : le régime actuel serait encore capable de préserver une stabilité relative et de limiter les crises qu’il contribue à produire.

Si cette hypothèse cesse d’être crédible, le calcul change. Le choix ne se situe plus nécessairement entre stabilité et instabilité, mais entre une instabilité chronique et les risques d’une transition. Une transition préparée ne supprime pas le danger ; elle peut donner une perspective de sortie que la crise permanente ne fournit pas.

La République islamique a souvent fait de l’ennemi extérieur et de l’urgence intérieure des instruments de gouvernement. Les notions schmittienne de l’ennemi et agambénienne d’exception éclairent cette combinaison, à titre interprétatif. Elles ne remplacent pas l’examen des institutions et de leurs pratiques.

Un système peut traverser des crises sans être condamné à disparaître. Mais lorsque celles-ci s’accumulent sans mécanisme durable de résolution, la crise tend à devenir une manière de gouverner. Le coût économique, social et régional de cette continuité entre alors dans le calcul des acteurs qui la jugeaient jusque-là préférable.

Je considère que la poursuite des orientations présentes pourrait conduire certains soutiens du statu quo à réviser leur position. Ce n’est ni une prédiction certaine ni une promesse de démocratisation par la guerre. C’est une hypothèse : le comportement du régime peut affaiblir l’argument selon lequel sa conservation resterait la solution la moins dangereuse.

L’avenir de l’Iran ne se déduit donc ni d’un précédent étranger ni d’une victoire militaire. Il dépend de la rencontre entre des transformations sociales anciennes, les effets du conflit et la capacité politique à organiser une sortie de crise. C’est cette rencontre qu’il faut examiner, sans fatalisme et sans promesse de salut extérieur.