La guerre en cours peut épuiser les capacités de la République islamique au point de rendre sa chute possible. Mais cette même pression peut conduire à un accord qui dissipe les inquiétudes des puissances étrangères et, en échange de concessions de Téhéran, garantisse la survie du régime. L’occasion présente ne débouchera sur l’émancipation de l’Iran que si la population cesse d’être l’objet de cet accord pour devenir l’acteur de la transition.
La République islamique subit aujourd’hui, simultanément, la pression de la guerre, des sanctions, de la crise économique, du mécontentement social et des coups portés à ses capacités militaires comme à sa position régionale. Ces pressions ne font pas qu’user le régime : elles peuvent aussi modifier le rapport de force entre le pouvoir et la société. La guerre est d’abord une catastrophe humaine. Ses effets politiques peuvent toutefois modifier un rapport de force, rompre une impasse qu’aucune autre voie n’a permis de dénouer, réduire la puissance intimidante d’un État répressif et créer les conditions dans lesquelles sa chute devient concevable.
Il ne faut pourtant pas confondre l’affaiblissement du régime avec la certitude de sa chute. La guerre peut en créer les conditions ; elle n’est pas elle-même cette chute. Un pouvoir peut perdre une grande partie de ses capacités militaires, de ses ressources économiques et de son influence régionale tout en se maintenant, notamment si son appareil répressif continue de fonctionner et si aucune force n’est prête à convertir sa faiblesse en transfert du pouvoir.
C’est là que se dessine le risque principal : la guerre peut repousser la République islamique jusqu’au seuil de la chute, puis un accord extérieur lui offrir une chance de survie et de réorganisation avant que la société iranienne puisse tirer parti de cette situation. La population aurait alors payé le prix de la guerre, le régime se serait affaibli, mais la société n’aurait pas recueilli les fruits politiques de cet affaiblissement. C’est de cette occasion que traite ce texte : une occasion qui peut se présenter et se perdre.
La guerre ne se réduit pas à la destruction
Analyser les effets politiques d’une guerre ne revient pas à célébrer la violence. La guerre demeure destructrice, coûteuse et humainement effroyable. Mais l’histoire montre aussi que, lorsqu’un régime a fermé les voies du changement pacifique et lié sa survie à la force nue, un choc militaire extérieur peut devenir, de fait, l’une des conditions de son effondrement. Il s’agit ici d’une proposition analytique, non d’une affirmation selon laquelle la guerre serait légitime ou souhaitable.
Dans l’Iran d’aujourd’hui, la fracture entre le régime et la société n’est ni passagère ni superficielle. La République islamique a perdu une grande part de sa légitimité sociale. Pour un grand nombre d’Iraniens, elle ne représente pas leur gouvernement, mais un pouvoir imposé qui fait obstacle à leur vie. Dans ces conditions, une défaite militaire du régime ne rassemble pas nécessairement la population autour de lui. Elle peut au contraire réduire la peur collective, dissiper le mythe de son invincibilité et montrer à la société que le pouvoir dominant est vulnérable.
Les coups portés aux centres militaires, à la chaîne de commandement, aux ressources financières, aux réseaux de forces supplétives et aux capacités balistiques du régime n’ont pas seulement des effets sur le champ de bataille. Ces moyens font aussi partie des mécanismes d’exercice du pouvoir à l’intérieur du pays. Si l’appareil qui permet au régime d’intimider, de mobiliser et d’organiser la répression s’affaiblit, le champ d’action de la société peut s’élargir. L’élimination de commandants, les hésitations dans l’obéissance et la montée du doute parmi les militaires et les agents de l’administration peuvent également ouvrir des fissures qui n’existaient pas avant la guerre, ou qui n’étaient pas visibles.
L’issue d’une guerre n’est évidemment pas déterminée d’avance. Elle peut mobiliser le sentiment national au profit du régime, appauvrir la société, dévaster le pays et fournir à l’appareil sécuritaire de nouveaux prétextes à la répression. Mais elle peut aussi produire l’effet inverse et ébranler les fondements matériels et psychologiques de la domination. Tout dépend de la nature de la guerre, des cibles des attaques, de sa durée, de l’usure du régime et, surtout, de la préparation de la société iranienne.
Cette analyse ne rend la guerre ni souhaitable, ni légitime, ni inévitable. Elle envisage une possibilité tragique : une société qui ne veut pas la guerre peut néanmoins constater qu’un conflit imposé de l’extérieur a affaibli les piliers militaires et sécuritaires qui bloquaient le changement politique. La guerre peut ouvrir un passage ; elle ne peut pas le franchir à la place de la population.
La fin de la guerre est souhaitable du point de vue humain. Lorsque les bombes ne tombent plus, moins de personnes meurent, les maisons, les usines et les ponts ne sont plus détruits, et la vie ordinaire retrouve un peu d’espace. Mais la politique ne se résume pas au choix entre la guerre et l’absence de guerre. Il faut se demander comment la guerre prend fin, qui profite de cette fin et quel ordre la paix contribue à maintenir.
Une paix qui sauve la population du massacre est une chose ; un accord qui garantit la survie de la République islamique en échange de limitations de son programme nucléaire, de ses capacités balistiques ou de sa politique régionale en est une autre. Ces deux résultats peuvent sembler coïncider, mais ils n’ont pas le même sens politique. La paix peut ouvrir une possibilité de retour à la vie quotidienne tout en refermant l’occasion historique d’un changement de régime.
Les États-Unis ont leurs propres préoccupations, Israël les siennes, et les pays arabes de la région également. Les propositions diplomatiques récentes ont notamment porté sur le programme nucléaire iranien, le détroit d’Ormuz, les sanctions et la sécurité régionale. Washington pourrait donc juger suffisant un accord qui serve ses intérêts sécuritaires et économiques. Israël pourrait parvenir à un calcul comparable si les capacités balistiques, militaires et régionales de la République islamique étaient fortement réduites. Les pays arabes du golfe Persique privilégient la sécurité de leurs villes, de leurs installations pétrolières et de leurs routes maritimes. Aucun de ces intérêts n’exige nécessairement la chute de la République islamique.
C’est ici que le rôle de Trump prend son importance. Sa posture publique associe une forte pression militaire et économique à une disponibilité persistante pour la négociation. Si un accord satisfait ce que Washington considère comme ses intérêts essentiels, les États-Unis pourraient n’avoir aucune raison de poursuivre la guerre au seul motif qu’une partie de la société iranienne souhaite un autre gouvernement. Aucun président américain ne peut être le garant de la liberté de l’Iran. On ne doit pas en conclure, pour autant, que la pression américaine est sans effet sur l’ouverture politique analysée ici. Une puissance extérieure peut fissurer le mur ; il appartient à la société iranienne de franchir la brèche.
Le risque d’un accord qui sauve le régime
Le risque principal, à ce stade, est que la guerre en cours finisse par déboucher sur un accord dont l’effet serait de préserver la République islamique, au lieu de faciliter sa chute. Un régime inquiet pour son avenir peut consentir à des concessions sur le programme nucléaire, les capacités balistiques et la politique régionale pour conserver le pouvoir. Les États-Unis et Israël peuvent, eux aussi, juger cet arrangement suffisant une fois leurs objectifs de sécurité atteints, tandis que les pays arabes de la région pourraient le soutenir pour mettre fin à la guerre et retrouver la stabilité.
Il peut en résulter un accord qui apaise les inquiétudes des puissances étrangères tout en maintenant la République islamique à l’intérieur de l’Iran. Le régime abandonne une partie de ses instruments de menace extérieure et obtient, en retour, le temps de reconstruire son appareil de répression intérieure, de reconstituer ses ressources et d’invoquer la fin de la guerre pour demander à la société de se taire. La pression de la guerre aurait alors contribué à restaurer les conditions de survie d’un pouvoir qu’une part importante de la société iranienne veut dépasser, plutôt qu’à faire avancer la transition démocratique.
On ne peut écarter cette éventualité en affirmant que toute paix vaut mieux que la guerre. Il ne s’agit pas de préférer moralement la guerre à la paix, mais d’examiner le résultat politique d’une paix déterminée. Un accord conclu sans la participation des Iraniens peut assurer simultanément la sécurité des puissances étrangères et la survie de la République islamique, et sacrifier une nouvelle fois l’aspiration à une transition démocratique aux intérêts des autres et à l’instinct de survie du régime.
La société iranienne se trouve devant une équation à plusieurs termes. La République islamique se bat pour sa survie ; les États-Unis, Israël et les gouvernements arabes de la région poursuivent chacun leurs objectifs et répondent à leurs propres inquiétudes ; les forces favorables à une transition démocratique veulent dépasser un régime dont ces puissances pourraient accepter le maintien après avoir obtenu les concessions nécessaires. Ces intérêts ne sont ni identiques ni nécessairement alignés sur les aspirations exprimées par une large part de la société iranienne.
Dans ces conditions, l’aspiration de la population à une transition démocratique ne pèsera dans les calculs des autres que si elle devient elle-même une force organisée et capable d’agir. Les puissances étrangères peuvent affaiblir la République islamique ; elles ne bâtiront pas le futur système politique à la place des Iraniens. Si la société ne parvient pas à imposer sa présence au moment où le régime s’affaiblit, le sort du pays sera une nouvelle fois décidé autour de tables où aucun représentant de la population ne sera présent.
Le problème ne se limite donc pas à résister à la République islamique. Les Iraniens doivent empêcher que l’occasion étroite, coûteuse et peut-être impossible à retrouver, née de la faiblesse actuelle du régime, disparaisse dans le marchandage entre celui-ci et les puissances étrangères. Le risque est que la population, au lieu d’être l’acteur de la transition, devienne l’objet d’un accord garantissant la survie de la République islamique en échange de la satisfaction des intérêts d’autrui.
La leçon des manifestations de décembre 2025-janvier 2026
Les manifestations commencées le 28 décembre 2025 dans les marchés de Téhéran, puis étendues à l’ensemble du pays, ont révélé la profondeur du mécontentement économique et politique en Iran. Elles ont aussi montré quelque chose de peut-être plus important : si vaste soit-il, le mécontentement ne change pas à lui seul un régime. La population peut descendre massivement dans la rue ; si l’appareil d’État fonctionne, si les forces de répression obéissent, si les grèves et la désorganisation de l’administration ne s’étendent pas et si aucune fracture sérieuse n’apparaît dans le pouvoir, la rue peut se retrouver, une fois encore, seule face aux fusils.
Le courage est nécessaire ; il ne suffit pas. Une distance sépare une population mécontente d’un changement de régime. Cette distance est comblée par l’organisation, les grèves, les liens sociaux, les fractures de l’appareil de pouvoir et la préparation du transfert du pouvoir. C’est ici qu’un effet politique possible de l’affaiblissement militaire entre en jeu : il peut réduire la capacité coercitive qui, jusque-là, a vaincu la rue, désorganiser la chaîne de commandement et diminuer le coût de la désobéissance au sein de l’appareil. Mais la société doit pouvoir tirer parti de ce changement du rapport de force.
Ni la contestation intérieure ni les frappes extérieures ne suffisent donc, prises isolément. Sans affaiblissement de l’appareil répressif, la première peut rester, une nouvelle fois, sanglante et sans résultat. Sans organisation de la société, les secondes peuvent seulement blesser le régime, puis conduire à un accord qui en assure la survie. La possibilité d’une transition se forme au point de rencontre de ces deux dynamiques.
Trois processus sont désormais engagés dans une course. Le premier est l’usure militaire, économique et régionale de la République islamique. La poursuite de la pression peut réduire sa capacité à faire la guerre, à réprimer et à administrer le pays, et créer des fractures dans le pouvoir. Si cette usure dépasse un certain seuil, la chute du régime cessera d’être un simple souhait pour devenir une possibilité réelle.
Le deuxième processus est celui de la négociation et de l’accord. Les États-Unis et la République islamique peuvent parvenir, avant que le régime atteigne le point d’effondrement, à un arrangement qui arrête la guerre et réduise une partie des pressions. Un tel accord peut sauver des vies, mais il peut aussi sauver la République islamique de la chute. Le problème n’est pas que la paix serait mauvaise ; c’est qu’elle peut s’établir précisément au moment où le régime devient plus vulnérable que jamais.
Le troisième processus est la préparation de la société iranienne et des forces d’opposition à tirer parti de cette faiblesse. Si la pression extérieure use le régime, mais qu’il n’existe à l’intérieur ni organisation, ni grèves, ni coordination politique, ni fractures dans les forces armées, ni préparation à l’administration de la transition, l’occasion se perd. À l’inverse, si la société peut relier le moment de faiblesse du pouvoir à une désobéissance généralisée, à la paralysie de l’appareil répressif et au transfert du pouvoir, une guerre imposée de l’extérieur peut ouvrir, involontairement, la voie à une transformation intérieure.
La question principale ne se résout donc pas par la seule opposition abstraite entre guerre et paix. Elle est de savoir si la faiblesse produite par la guerre pourra devenir une occasion de chute de la République islamique et de transfert du pouvoir avant d’être contenue par un accord diplomatique ; et, si cette occasion se présente, si une force sera prête à la saisir.
Un projet de transition ne suffit pas
Les projets pour l’Iran après la République islamique ne manquent pas. On a beaucoup parlé et écrit du gouvernement de transition, des élections, de l’Assemblée constituante, de la Constitution et de la forme du futur régime. La discussion sérieuse ne porte donc plus seulement sur l’existence d’un programme. La question plus importante est celle de la force qui le soutient.
Existe-t-il à l’intérieur du pays un réseau capable d’agir au moment de la crise ? Les différentes forces d’opposition peuvent-elles coopérer, au moins sur la manière de traverser la transition ? Des liens réels ont-ils été noués avec les ouvriers, le bazar, les universités, les cadres, les fonctionnaires et certaines composantes des forces armées ? Si un vide du pouvoir se produisait demain, quelqu’un pourrait-il transformer un programme écrit en administration effective du pays ?
Il y a une grande différence entre posséder une carte et disposer des moyens d’atteindre la destination. Un projet de transition ne se confond pas avec une capacité de transition. Une alternative qui ne prépare que le lendemain de la chute, sans pouvoir jouer de rôle dans cette chute et dans le transfert du pouvoir, n’est pas encore une alternative politique complète. L’occasion historique n’attend pas que les organisations de l’opposition et leurs accords soient achevés.
Supposons que la République islamique tombe. Que se passe-t-il le lendemain matin ? L’électricité doit continuer d’arriver, les banques doivent ouvrir, les hôpitaux fonctionner, les frontières être contrôlées, les fonctionnaires recevoir leur salaire, l’armée défendre le pays et les municipalités ramasser les déchets. Un pays ne peut pas rester suspendu jusqu’à la rédaction d’une nouvelle Constitution. L’Iran a besoin d’une alternative au régime, mais aussi d’une alternative capable d’assurer l’État. Le régime peut changer ; l’État ne doit pas s’effondrer.
La même question concerne les forces armées et l’administration. Celui qui a ordonné de tuer la population ou participé à des crimes doit répondre de ses actes ; il ne peut pas être confondu avec un appelé, un agent technique ou un officier professionnel qui n’a pas participé à ces crimes. Si des centaines de milliers de personnes dans l’appareil d’État et les forces armées pensent qu’un changement de régime signifie la destruction de leur vie, elles auront une raison supplémentaire de défendre l’ordre existant jusqu’au bout.
La justice est nécessaire. La vengeance collective n’est ni la justice ni une politique raisonnable. Une force qui veut administrer le pays au lendemain de la République islamique doit pouvoir dire dès aujourd’hui à ces personnes : si vous n’avez pas participé à des crimes et si vous acceptez la nouvelle loi, il y aura une place pour vous dans l’Iran de demain. La capacité à préserver l’État, à éviter le chaos et à distinguer les criminels du reste de l’appareil constitue l’une des épreuves concrètes de la préparation à la transition.
Trois conditions pour une occasion historique
La transition devient une possibilité réelle lorsque trois facteurs se rencontrent : un régime réellement affaibli, une société capable de revenir dans l’action et une alternative qui sache transformer la crise en transfert du pouvoir, puis ce transfert en un ordre plus libre. La guerre peut produire le premier facteur et même créer un terrain plus favorable au deuxième ; elle ne construit pas le troisième.
La tâche politique, dans l’Iran d’aujourd’hui, ne consiste pas seulement à s’opposer à la guerre ou à placer ses espoirs en elle. L’urgence est de savoir comment empêcher que l’occasion née de l’affaiblissement de la République islamique soit ensevelie dans un accord entre le régime et les puissances étrangères. Les Iraniens ne peuvent pas soumettre la volonté des États-Unis, d’Israël ou des gouvernements arabes à leurs propres idéaux. Ils peuvent en revanche faire naître une force telle qu’il devienne impossible de les exclure de toute équation politique.
Le moment décisif peut arriver, ou ne pas arriver. Mais s’il arrive, le temps disponible pour le saisir sera court. La question finale n’est plus de savoir si la République islamique s’est affaiblie. Elle est de savoir si les Iraniens pourront transformer cette faiblesse en une occasion d’émancipation avant que le régime l’échange contre sa propre survie, au prix de concessions faites à l’extérieur.




