L’islam politique est devenu un objet majeur de préoccupation pour les pouvoirs publics français. Les enquêtes parlementaires, les rapports administratifs et les dispositifs législatifs cherchent à identifier les organisations qui entendent transformer l’appartenance religieuse en instrument de mobilisation sociale et politique. Cette entreprise s’inscrit dans une société où les musulmans présentent une grande diversité de convictions et de pratiques. Leur appartenance à l’islam ne saurait être confondue avec une adhésion à l’islamisme. Mais les mouvements islamistes s’adressent d’abord à cette population et cherchent à convertir des références religieuses communes en ressources d’influence politique.

L’espace public constitue l’un des terrains de cette mobilisation. Le voile, l’enseignement religieux, les associations ou certaines revendications communautaires peuvent être investis d’une signification politique. Il convient néanmoins de distinguer les stratégies des organisations des choix individuels des croyants. Le problème n’est pas la manifestation publique d’une conviction religieuse, que la laïcité française n’interdit pas en principe, mais la volonté éventuelle de soumettre les règles communes et les libertés individuelles à une autorité confessionnelle.

Or l’examen des réseaux islamistes révèle une dimension que les politiques nationales tendent à traiter séparément : leurs relations internationales. Dès juillet 2020, une commission d’enquête du Sénat identifiait des financements provenant notamment du Qatar, du Koweït, de l’Arabie saoudite et de la Turquie, destinés à des lieux de culte et à des structures associatives, éducatives ou sociales. Elle précisait que ces financements pouvaient relever de stratégies d’influence étrangère, tout en résultant parfois de sollicitations d’organisations établies en France. Surtout, elle relevait une incohérence dans l’attitude des autorités françaises, qui dénonçaient certaines influences étrangères sans accorder une attention comparable aux interventions saoudiennes et qataries. 1

La question dépasse donc celle du contrôle administratif des associations. Lorsqu’un État finance durablement des institutions religieuses ou des réseaux idéologiques à l’étranger pour y développer son influence, cette activité relève aussi de sa politique extérieure. Elle peut contribuer à modifier les rapports sociaux et politiques dans les pays concernés. L’existence d’un financement étranger ne suffit certes pas à caractériser une organisation islamiste ; il faut en établir l’origine, les bénéficiaires, les objectifs et les usages. Mais la séparation entre politique intérieure et relations internationales devient artificielle dès lors que les mêmes réseaux interviennent dans ces deux domaines.

La France a renforcé ses obligations de transparence financière, notamment avec la loi du 24 août 2021. Selon un rapport sénatorial publié en 2024, les organismes du culte musulman avaient déclaré 21,3 millions d’euros de financements étrangers entre avril 2022 et juillet 2024. Ce montant ne représente pas nécessairement la totalité des flux, et rien ne permet de l’assimiler globalement à un financement de l’islamisme. Il confirme toutefois l’existence de circuits transnationaux qui appellent une surveillance documentée. 2

La difficulté prend une dimension politique supplémentaire lorsque les États concernés sont des partenaires économiques et stratégiques importants. Le Qatar, historiquement proche de certains courants issus des Frères musulmans, a annoncé en février 2024 un engagement d’investissement de 10 milliards d’euros en France. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, en revanche, se sont opposés à l’expansion politique des Frères musulmans après 2011. Ces États ne poursuivent donc pas une stratégie islamiste commune. Leurs politiques différenciées n’en soulèvent pas moins une interrogation identique : dans quelle mesure les intérêts diplomatiques et économiques peuvent-ils peser sur la vigilance française à l’égard des activités d’influence de ses partenaires ? 3

Cette question ne se limite pas à la France. L’Union européenne développe elle aussi des partenariats économiques et sécuritaires avec les monarchies du golfe Persique. Le premier sommet entre l’Union et le Conseil de coopération du Golfe (CCG), tenu à Bruxelles le 16 octobre 2024, a consacré l’approfondissement de ces relations. Or les financements, les réseaux idéologiques et les opérations d’influence peuvent traverser plusieurs États membres. L’Union dispose de compétences importantes en matière de sanctions, de lutte contre le blanchiment et de coopération policière, tandis que l’organisation des cultes et une grande partie de la sécurité intérieure relèvent des États. Cette répartition institutionnelle ne supprime pas la nécessité d’une approche commune des influences transnationales. 4

Le cas de la République islamique d’Iran présente une configuration distincte, particulièrement préoccupante pour la sécurité européenne. Au-delà de la diffusion de son idéologie politique, le régime iranien a recours à des opérations clandestines contre des opposants et d’autres cibles à l’étranger. Ces activités peuvent mobiliser des intermédiaires issus de la criminalité organisée, notamment du narcotrafic.

Le Conseil de l’Union européenne a ainsi sanctionné, le 15 juillet 2025, le réseau criminel Zindashti, lié au ministère iranien du Renseignement, ainsi que plusieurs de ses membres. Il a notamment identifié le rôle de son dirigeant, présenté comme trafiquant de stupéfiants, dans des opérations de répression transnationale. Cette coopération entre services étatiques et organisations criminelles fait apparaître un lien opérationnel entre certaines activités de narcotrafic et des violences poursuivant des objectifs politiques. 5

L’Union européenne a par ailleurs inscrit le Corps des gardiens de la révolution islamique sur sa liste des organisations terroristes le 19 février 2026. Cette décision, accompagnée du gel des avoirs concernés et de restrictions financières, montre que les institutions européennes peuvent établir un lien entre les activités extérieures d’un régime et la sécurité de leur propre territoire, puis en tirer des conséquences politiques et juridiques. 6

Il serait toutefois erroné de confondre les opérations clandestines de la République islamique avec les activités des réseaux islamistes sunnites. Les moyens, les structures et les objectifs immédiats diffèrent. Leur examen conjoint se justifie par une question commune : comment les États européens répondent-ils aux prolongements intérieurs de stratégies politiques élaborées à l’étranger ?

Cette question concerne également les convergences observées entre une partie de la gauche radicale et certains milieux musulmans en France. La transformation des mobilisations ouvrières et la place croissante des questions de discrimination, d’identité et de politique internationale ont modifié les rapports entre organisations politiques et populations musulmanes.

La difficulté fondamentale tient finalement à la coexistence de deux logiques. D’un côté, la France et l’Union européenne cherchent à limiter les influences islamistes, à contrôler certains financements étrangers et à combattre les opérations clandestines menaçant leur sécurité. De l’autre, leurs relations avec les puissances du Moyen-Orient répondent à des intérêts économiques, énergétiques, diplomatiques et stratégiques. Ces impératifs peuvent être légitimes, mais ils ne sont pas nécessairement compatibles avec les objectifs affichés de la politique intérieure.

Une lutte efficace contre l’islam politique ne peut donc être dissociée d’une politique étrangère cohérente. Elle suppose non seulement de contrôler les organisations et leurs financements, mais aussi d’examiner les stratégies internationales qui peuvent les soutenir, les intérêts qui conditionnent la réponse des États européens et les différences de traitement entre partenaires.

La cohérence recherchée n’exige ni d’assimiler l’ensemble des musulmans aux islamistes ni de traiter toutes les puissances du Moyen-Orient comme un bloc homogène. Elle exige au contraire de distinguer les acteurs et leurs méthodes, tout en refusant que les intérêts diplomatiques soustraient certaines influences étrangères à un examen rigoureux. La séparation administrative entre politique intérieure et politique étrangère ne saurait justifier leur indépendance politique lorsque leurs effets se rejoignent au sein des sociétés européennes.