Près d’un demi-siècle après 1979, la République islamique affronte deux crises convergentes. À l’intérieur, une part importante de la société s’est éloignée de l’ordre religieux ; dans la région, l’architecture construite par le régime s’est profondément fragilisée. L’Iran, qui fut un foyer majeur de l’ascension de l’islam politique, pourrait-il devenir celui de son déclin ? Et qui aurait alors le droit de construire l’ordre suivant ?

La « ruse de la raison » de Hegel offre une manière de poser cette question, à condition de ne pas faire de l’histoire une providence. Il ne s’agit pas d’une fin inscrite d’avance, mais des conséquences imprévues de l’action. Des acteurs poursuivent des intérêts particuliers ; leur confrontation produit parfois une issue qu’aucun ne souhaitait.

Dans une autre tradition, la main invisible d’Adam Smith examine elle aussi des résultats non intentionnels. Les deux philosophies ne sont pas interchangeables. Elles rappellent néanmoins qu’une situation historique ne se réduit pas à la somme des intentions de ceux qui l’ont provoquée.

1979 : un déplacement du langage révolutionnaire

La révolution iranienne ne fut pas une simple succession de dirigeants dans un pays du Moyen-Orient. Elle installa un pouvoir religieux dans une société qui avait connu, depuis le début du XXe siècle, le constitutionnalisme, le Parlement et les institutions modernes. Sa portée dépassait donc les frontières du pays.

On peut y voir un déplacement des paradigmes révolutionnaires du XXe siècle. Bien avant la dissolution de l’Union soviétique, 1979 montrait que le marxisme ne possédait plus le monopole de la mobilisation révolutionnaire. Cette lecture ne signifie ni que la gauche était absente ni que toute sa tradition s’épuisait. Elle souligne la capacité d’un projet islamiste à absorber des aspirations auparavant formulées dans une langue socialiste ou nationaliste.

Cette rencontre ne venait pas du vide. Une partie de la gauche anti-impérialiste et une partie du clergé hostile à la sécularisation partageaient des adversaires et des références : les États-Unis, Israël, la domination occidentale et la Palestine. Leurs différences demeuraient profondes. Elles n’empêchèrent pas une coalition dont l’élément religieux finit par dominer les autres composantes.

Exporter la révolution et combattre Israël

Dans le projet de la République islamique, exportation de la révolution et hostilité à l’existence d’Israël furent étroitement liées. Il ne s’agissait pas de deux dossiers diplomatiques ordinaires, mais d’une représentation de la mission du régime. Les coûts de cette mission furent supportés par la société iranienne, tandis que le pouvoir en tirait une justification de sa durée et de sa coercition.

Le système de la tutelle du jurisconsulte ne se concevait pas uniquement comme le gouvernement d’un territoire. Il portait une prétention transnationale. Dans ce cadre, Israël représentait un ordre à combattre, et non seulement un concurrent avec lequel négocier une répartition d’influence.

La création du Hezbollah, le soutien au Hamas et au Jihad islamique, les réseaux irakiens, l’intervention en Syrie et l’appui aux Houthis ont progressivement donné une forme matérielle à cette ambition. Il faut distinguer leurs origines, leurs intérêts propres et leurs degrés de dépendance. Ils n’en ont pas moins composé une architecture grâce à laquelle Téhéran pouvait agir loin de ses frontières.

La confrontation actuelle appartient à cette histoire. Elle n’était pas prédestinée à survenir sous sa forme présente, et chaque acteur porte la responsabilité de ses décisions. Mais on ne peut expliquer l’affrontement direct en le séparant de décennies de projection armée et d’une hostilité idéologique structurante envers Israël.

Les conséquences imprévues du 11 septembre

Après les attentats de 2001, George W. Bush inscrivit la République islamique dans l’« axe du mal ». Washington renversa cependant Saddam Hussein en 2003 sur la base d’allégations concernant des armes de destruction massive qui ne furent pas établies. Un adversaire majeur de Téhéran disparut, ouvrant un espace que la stratégie américaine n’avait pas prévu de lui offrir.

Des partis chiites et des organisations, dont Badr, disposaient de liens anciens avec le pouvoir iranien. Ils gagnèrent une place dans le nouvel ordre irakien. Mais le pluralisme irakien interdit de réduire tous les acteurs chiites à des agents de Téhéran, et le retrait américain ne s’explique pas par la seule action de la Force Qods. Les décisions de Washington, les négociations avec Bagdad, les institutions irakiennes et les rivalités locales ont toutes compté.

La dissolution de l’armée et la débaassification contribuèrent également à la désorganisation de l’État et à l’exclusion de groupes qui alimentèrent l’insurrection. L’organisation qui devint Daech se développa dans cet espace, puis dans la guerre syrienne. Ni l’une ni l’autre de ces décisions ne constitue sa cause unique. Elles font partie d’un enchaînement qui permit à plusieurs formes d’islamisme armé de prospérer.

L’Afghanistan illustre une autre limite. Les talibans furent chassés de Kaboul en 2001 ; l’accord de Doha fut signé en février 2020 ; ils reprirent le pouvoir en août 2021. Deux décennies de présence étrangère et la création d’institutions n’avaient pas produit un ordre capable de leur résister durablement.

Cela ne signifie pas que la société afghane aurait unanimement adhéré aux talibans. Des citoyens, notamment des femmes, ont défendu un autre avenir. L’échec met plutôt en évidence les limites d’institutions dépendantes d’un soutien extérieur, face à une insurrection, à la corruption et à des équilibres locaux que la supériorité militaire ne suffisait pas à transformer.

Du 7 octobre à la crise du centre iranien

L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 ouvrit une séquence nouvelle. Elle ne visait pas à désarticuler les réseaux régionaux de Téhéran. Israël, surpris, ne disposait pas nécessairement dès le départ d’un plan achevé de reconstruction du Moyen-Orient. Les États-Unis n’avaient pas davantage une stratégie constante pour l’avenir politique iranien.

La confrontation produisit pourtant un résultat contraire aux intérêts de nombreux initiateurs : le Hamas fut affaibli, le Hezbollah subit des pertes majeures et la chute de Bachar Al-Assad priva Téhéran d’un maillon essentiel. Les différents groupes n’ont pas disparu et leurs capacités sont inégales. Mais l’architecture qui donnait au régime une profondeur régionale a été atteinte dans ses fondements.

L’intervention américaine directe de juin 2025 marqua une nouvelle étape. La guerre de 2026 porta ensuite la crise au centre du système. La mort d’Ali Khamenei et de hauts responsables, le 28 février, transforma une érosion des positions extérieures en crise de commandement et de succession.

La société avait changé avant la guerre

L’originalité du moment ne réside pas seulement dans les pertes militaires. La société iranienne avait déjà commencé une transformation de longue durée. L’élection du 23 mai 1997, les impasses de la réforme, les mobilisations ultérieures et les changements de génération ont rendu de plus en plus visible une distance entre les attentes sociales et l’ordre idéologique.

La « sortie de la religion », au sens proposé par Marcel Gauchet, permet de qualifier un aspect de ce mouvement. Elle ne signifie pas la disparition de la foi. Elle désigne la sortie d’une organisation dans laquelle le religieux fixe le principe de la loi, du pouvoir et du lien social. Son application à l’Iran est une hypothèse d’interprétation, non une reproduction mécanique du parcours européen.

« Femme, Vie, Liberté », apparu en septembre 2022, a donné à cette séparation une expression particulièrement nette. La mobilisation de fin décembre 2025 et sa répression en janvier 2026 ont approfondi le conflit. J’y vois une rupture de légitimité ; l’ampleur précise et l’irréversibilité de cette rupture ne peuvent cependant être établies par une simple affirmation.

Le fait que la mobilisation de 2022 ait précédé d’environ un an le 7 octobre est significatif : la crise intérieure ne fut pas produite par les frappes étrangères. Deux dynamiques distinctes ont fini par converger, l’une touchant la légitimité, l’autre les ressources de puissance.

Une telle convergence peut constituer une situation révolutionnaire sans produire une révolution. L’affaiblissement des gouvernants et le refus des gouvernés ne suffisent pas. Il faut une organisation, un projet, une capacité de coordination et des institutions capables de transformer la crise en transfert politique.

La guerre n’a pas non plus démontré que la population se réunirait automatiquement derrière le régime. Défendre le pays, ses habitants et son intégrité territoriale ne signifie pas soutenir la République islamique. Des Iraniens peuvent craindre les frappes et refuser le pouvoir ; d’autres peuvent voir dans son affaiblissement une ouverture. Ces positions ne forment pas une opinion nationale unique.

La guerre comporte en revanche un danger immédiat : elle repousse la société hors du centre de la scène, au profit des armées et des négociations interétatiques. L’avenir devient alors l’objet de calculs étrangers. Aucun de ces calculs ne garantit la liberté des Iraniens.

Un cycle peut finir sans que l’islamisme disparaisse

La séquence ouverte en 2023 pourrait annoncer davantage qu’un rééquilibrage régional : l’épuisement d’un paradigme selon lequel la contrainte religieuse peut organiser l’État, la société et une ambition transnationale. Il faut parler d’une possibilité historique, et non d’une fin déjà accomplie.

Les talibans gouvernent toujours l’Afghanistan. D’autres forces islamistes possèdent des bases sociales et politiques. La religion ne disparaîtra pas du Moyen-Orient. Mais la sortie de la République islamique, si elle résultait d’une rencontre entre transformation sociale, perte de légitimité et érosion de puissance, aurait une portée bien au-delà de l’Iran.

Le pays qui fut un foyer majeur de l’accession de l’islam politique au pouvoir pourrait alors devenir un lieu central de sortie de la tutelle religieuse. C’est en ce sens, sans providence ni fatalité, que l’on peut parler d’une ruse de l’histoire.

Qui construit le lendemain ?

La guerre n’est ni nécessaire ni suffisante pour accomplir cette transformation. Elle peut altérer les rapports de force, endommager les appareils et accélérer une crise. Elle ne fournit pas la légitimité de l’ordre suivant. Si les citoyens deviennent de simples spectateurs, une défaite du régime peut laisser intacte leur dépossession politique.

La question est donc celle de la force qui remplirait le vide, du processus qu’elle proposerait et des limites auxquelles elle accepterait de se soumettre. La société doit redevenir sujet de la politique. Cela suppose aussi de comprendre les intérêts internationaux : une transition dans un pays de la taille, des ressources et de la position de l’Iran ne se déroule pas à l’écart du monde.

La comparaison avec la fin de la monarchie aide à mesurer cette différence. En 1978-1979, l’appui américain se fragmenta face à la désagrégation du pouvoir. Aujourd’hui, des États opposés à la République islamique peuvent néanmoins redouter sa chute. Les raisons diffèrent selon les acteurs ; il serait excessif de leur attribuer un projet commun.

Ils craignent notamment l’incertitude du lendemain : fragmentation, sécurité des frontières, contrôle des armes, approvisionnements. Ils peuvent aussi anticiper le poids d’un Iran qui consacrerait ses ressources au développement économique et normaliserait ses relations. Cette seconde inquiétude reste une hypothèse sur leurs calculs, et non une intention démontrée chez tous les voisins.

Il faut par conséquent distinguer le désir de réduire la puissance du régime et celui de le voir disparaître. Un État peut vouloir moins de missiles et moins d’interventions tout en préférant conserver un interlocuteur connu. La pression militaire américaine ne prouve pas, à elle seule, l’existence d’un programme cohérent pour l’après-République islamique.

La réponse à cette réserve extérieure ne peut être seulement la dénonciation des gouvernements étrangers. Il faut rendre le lendemain politiquement concevable : qui assure les fonctions essentielles, comment protège-t-on l’intégrité du territoire, qui contrôle les armes et par quel processus les citoyens décident-ils ?

Une autorité transitoire limitée, des élections libres et une assemblée constituante constituent une réponse procédurale. Elles peuvent relier les revendications internes et réduire la peur extérieure du vide. Leur efficacité dépendrait de garanties réelles : pluralisme, droits égaux, durée limitée de la transition et absence de privilège constitutionnel pour une faction.

La constituante ne désigne donc pas seulement une institution à convoquer après une chute. Sa perspective transforme dès maintenant la question : au lieu de demander quel dirigeant gouvernera l’Iran, on demande qui détient le droit d’en choisir l’ordre politique.

La réponse est celle des citoyens. Ni les États-Unis, ni Israël, ni une autre puissance, ni une composante particulière de l’opposition ne peuvent se substituer à eux. La sortie d’un ordre qui prétend connaître d’avance leur destin ne prendrait tout son sens que si elle instituait leur capacité de le déterminer ensemble.