Dans King of Kings: The Fall of the Shah and the Revolution That Forged Modern Iran, le journaliste américain Scott Anderson revient sur une question qui continue de diviser les Iraniens : les États-Unis ont-ils abandonné Mohammad Reza Chah et ouvert la voie à Rouhollah Khomeyni ? La traduction française, publiée sous le titre Comment l’Amérique a donné l’Iran aux mollahs, accentue volontairement cette interrogation. Le livre d’Anderson défend pourtant une thèse moins simple : Washington n’a pas organisé le remplacement du chah par Khomeyni ; il a surtout surestimé sa connaissance de l’Iran et interprété la crise à travers des catégories devenues inadéquates.

Les États-Unis connaissaient l’armée, la cour, la SAVAK, les contrats d’armement et l’économie pétrolière. Ils entretenaient avec le pouvoir iranien l’une de leurs relations politiques et sécuritaires les plus étroites. Mais cette accumulation d’informations portait d’abord sur l’État et ses élites. Lorsque la société iranienne entra en mouvement, il apparut que connaître un gouvernement ne signifiait pas comprendre un pays.

Washington a-t-il abandonné le chah ?

Deux récits opposés dominent encore le débat. Le premier affirme que les États-Unis ont soutenu le chah tant qu’il servait leurs intérêts, avant de le sacrifier et de favoriser consciemment l’arrivée de Khomeyni. Le second réduit sa chute aux contradictions internes de la monarchie : autoritarisme, inégalités, crise économique, absence d’institutions représentatives et montée d’une contestation devenue incontrôlable.

Anderson se tient à distance de ces deux explications exclusives. L’administration Carter demeura longtemps attachée à la monarchie, mais elle se divisa progressivement sur la conduite à tenir. Dès novembre 1978, l’ambassadeur William Sullivan envisageait déjà, dans son télégramme Thinking the Unthinkable, un avenir sans le chah, tandis que Zbigniew Brzezinski continuait de défendre un soutien beaucoup plus ferme. Il ne s’agissait donc ni d’un plan ancien destiné à installer Khomeyni, ni d’un appui américain resté intact jusqu’au dernier jour. Lorsque Washington prit la mesure de la désagrégation du pouvoir, sa politique était fragmentée et sa capacité d’action déjà fortement réduite.

Le prisme de la guerre froide

En 1978, les responsables américains raisonnaient encore principalement dans le cadre de l’affrontement avec l’Union soviétique. L’Iran partageait une longue frontière avec l’URSS, possédait d’importantes ressources pétrolières et occupait une place centrale dans le dispositif régional de Washington. La première question posée face à toute crise radicale était donc celle de l’influence communiste, du parti Tudeh et des groupes de gauche.

Cette préoccupation n’était pas imaginaire, mais elle déforma la perception de la dynamique révolutionnaire. Les États-Unis savaient identifier la menace soviétique ; ils comprenaient beaucoup moins la capacité d’un islam politique révolutionnaire à transformer la religion en principe d’organisation de l’État et de la société. Des diplomates américains avaient pourtant signalé la profondeur du renouveau chiite et le rôle symbolique de Khomeyni. Le problème ne fut donc pas l’absence totale d’alertes, mais leur marginalisation au sein d’un appareil prisonnier de ses priorités.

Les proches de Khomeyni installés en Occident — notamment Ebrahim Yazdi, Sadegh Ghotbzadeh et Abolhassan Banisadr — connaissaient les inquiétudes américaines. Plusieurs d’entre eux pensaient encore que le religieux exilé exercerait après la révolution une autorité morale plutôt qu’un pouvoir gouvernemental direct. Ils contribuèrent aussi à présenter le mouvement comme une force capable d’empêcher une prise de pouvoir communiste. Dans une administration obsédée par l’expansion soviétique, cette garantie paraissait rassurante.

Dire que Washington préférait nécessairement une théocratie à la monarchie serait excessif. Il est plus exact de dire qu’une partie des responsables américains considérait alors un mouvement religieux anticommuniste comme moins menaçant qu’un basculement de l’Iran dans le camp soviétique. L’expérience de monarchies conservatrices alliées aux États-Unis ne les avait pas préparés à distinguer clairement un ordre religieux traditionnel d’un islamisme révolutionnaire aspirant à refonder le droit, l’État et la société.

Le chah face à la crise

L’erreur américaine n’absout pas Mohammad Reza Chah de sa propre responsabilité. Anderson décrit un souverain ambitieux mais profondément hésitant dans les moments décisifs : désireux de faire de l’Iran une grande puissance, soucieux de l’approbation occidentale, méfiant à l’égard de ses alliés et incapable, à mesure que la crise s’aggravait, de choisir durablement entre répression et compromis.

Cette indécision avait une portée institutionnelle. Pendant des années, le chah avait concentré l’essentiel du pouvoir autour de sa personne et affaibli les médiations politiques autonomes. Tant que le souverain décidait, l’appareil exécutait. Lorsqu’il hésita, tout un système habitué à recevoir ses orientations du sommet perdit sa capacité d’initiative. La force personnelle de la monarchie en période de stabilité devint sa faiblesse au moment de la crise.

Le refus du chah d’engager une répression illimitée doit également être pris au sérieux. Il ne transforma toutefois pas le régime en ordre constitutionnel capable de résoudre politiquement le conflit. La monarchie n’était ni assez ouverte pour organiser une véritable alternance, ni disposée à exercer jusqu’au bout la violence d’une dictature sans frein. Elle resta suspendue entre deux logiques, sans pouvoir s’appuyer sur des institutions crédibles pour négocier une sortie de crise.

Le poids durable de 1953

Le renversement de Mohammad Mossadegh en août 1953 ne suffit pas à expliquer la révolution de 1979, mais il modifia durablement la légitimité de la monarchie. L’intervention américaine et britannique permit au chah de consolider son pouvoir ; elle renforça simultanément l’idée qu’il devait son trône à une puissance étrangère. Plus la relation avec Washington devenait étroite, plus ses adversaires pouvaient présenter le souverain comme dépendant des États-Unis.

L’héritage de 1953 produisit aussi une relation psychologique contradictoire. Le chah avait besoin de l’appui américain, tout en craignant que Washington ne décide un jour de son sort sans lui. Cette dépendance mêlée de défiance devint paralysante lorsque la crise de 1978 s’intensifia. On ne peut savoir ce qu’aurait été l’histoire iranienne sans le coup d’État, mais celui-ci referma en partie la possibilité d’une évolution progressive vers une monarchie réellement constitutionnelle et contribua à la personnalisation croissante du pouvoir.

Modernisation et désorganisation sociale

L’augmentation spectaculaire des revenus pétroliers après 1973 permit d’accélérer l’industrialisation, les achats d’armes et les grands projets. Ce développement rapide ne renforça pourtant pas mécaniquement la monarchie. Il provoqua des migrations massives vers les villes, bouleversa les équilibres sociaux, alimenta l’inflation et fit naître des attentes que les institutions politiques ne pouvaient absorber.

Lorsque la croissance ralentit au milieu des années 1970, une partie de la population récemment urbanisée se trouva à la fois détachée du monde rural et exclue des promesses de prospérité urbaine. Les mosquées, le bazar et les réseaux religieux offraient des formes de solidarité et de mobilisation que les partis interdits ou affaiblis ne pouvaient plus fournir. La modernisation avait transformé la société sans ouvrir les canaux politiques capables d’en représenter les nouvelles demandes.

Cette contradiction fut aggravée par la faiblesse des institutions intermédiaires. Il n’existait ni partis autonomes capables d’organiser les conflits, ni Parlement doté d’un pouvoir réel, ni presse libre permettant de mesurer l’étendue du mécontentement. Dans un tel système, les mauvaises nouvelles remontaient difficilement et le pouvoir finissait par confondre le silence imposé avec l’adhésion.

Une révolution sans cause unique

La formule selon laquelle l’Amérique aurait « donné » l’Iran aux mollahs possède une efficacité polémique, mais elle ne peut tenir lieu d’explication historique. Les erreurs américaines comptèrent, comme comptèrent les hésitations du chah, la fragilité institutionnelle de la monarchie, les bouleversements économiques, la puissance des réseaux religieux et l’habileté de Khomeyni et de son entourage. Aucun de ces facteurs ne suffit isolément ; leur convergence rendit possible une issue que peu d’acteurs avaient prévue et que beaucoup croyaient encore pouvoir contrôler.

C’est aussi la limite qu’il faut garder à l’esprit en lisant Anderson. Son livre éclaire avec force le fonctionnement de l’appareil américain et l’aveuglement de ses responsables. Il ne constitue pas à lui seul une histoire sociale complète de la révolution iranienne. Les oppositions libérales, nationalistes et de gauche, les débats internes au clergé et l’autonomie politique des acteurs iraniens exigent d’autres sources et d’autres perspectives.

Savoir beaucoup sans comprendre

La leçon centrale du livre tient à la différence entre information et compréhension. Washington ne manquait ni d’ambassadeurs, ni de conseillers militaires, ni de rapports de renseignement. Mais les informations étaient filtrées par une relation trop étroite avec le sommet de l’État et par une grille de lecture centrée sur le communisme. Des signaux pertinents existaient ; ils ne trouvèrent pas la place nécessaire dans la décision.

Une puissance peut disposer de milliers de pages de rapports et continuer à mal poser ses questions. Si elle cherche exclusivement l’empreinte soviétique, elle risque de sous-estimer une mobilisation structurée par les mosquées, le bazar et les réseaux religieux. Si elle interroge principalement l’appareil de sécurité sur l’état de la société, elle obtient souvent une description des inquiétudes du pouvoir plutôt que des transformations du pays. À force de traiter le chah comme l’incarnation de l’Iran, Washington oublia que l’Iran ne se réduisait pas au chah.

La même erreur est-elle encore possible ?

La question posée par cette histoire dépasse 1979. Dans le contexte actuel, les États-Unis ne regardent plus l’Iran seulement à travers la guerre froide, mais ils peuvent encore le réduire à ses installations nucléaires, à ses missiles, au détroit d’Ormuz et aux calculs du pouvoir. Or la République islamique, l’État iranien et la société iranienne ne sont pas interchangeables.

La poursuite de la guerre ne garantit pas la liberté des Iraniens ; un accord avec la République islamique ne garantit pas davantage la prise en compte de leurs intérêts. Washington, qu’il choisisse la pression ou la négociation, agira d’abord selon ses propres priorités. L’enjeu pour les Iraniens est donc de ne pas suspendre l’avenir du pays aux décisions d’une puissance étrangère dont l’histoire montre à la fois l’influence et les limites de compréhension.

La conclusion la plus durable d’Anderson n’est pas qu’une conspiration américaine aurait fabriqué la révolution islamique. Elle est plus inquiétante : une grande puissance peut connaître intimement les dirigeants, l’armée et les services d’un pays, tout en comprenant mal la société qui finira par renverser cet ordre. Le danger commence lorsque l’accumulation d’informations devient une certitude de savoir.