La fidélité politique peut devenir une manière de ne plus penser. Chez Ali Shakeri-Zand, elle produisait l’effet inverse : rester fidèle à des principes l’obligeait à juger librement les hommes et les circonstances. C’est cette exigence que je retiens de lui, au-delà de la tristesse suscitée par sa disparition.
Je l’ai connu dans les dernières années de sa vie, longtemps après avoir rencontré son frère Khosrow. Je garde de tous deux le souvenir d’hommes intègres, cultivés et profondément attachés à l’Iran. Chez Ali, cette qualité humaine s’accompagnait d’une rare fermeté de jugement. Son engagement ne se mesurait pas à sa capacité de suivre un mouvement, mais à celle de lui résister lorsqu’il s’éloignait de ses raisons d’être.
L’héritage de Mossadegh à l’épreuve de 1979
Engagé dès sa jeunesse dans le mouvement national conduit par Mohammad Mossadegh, Ali Shakeri-Zand ne s’est jamais détaché de cet héritage. Il y voyait une exigence de souveraineté nationale, de liberté politique et d’indépendance. Cette fidélité n’était ni un culte ni une discipline de parti. Elle supposait de distinguer les principes de ceux qui prétendaient les représenter.
Son soutien à Shapour Bakhtiar, avant puis après l’installation de la République islamique, en fut l’épreuve décisive. Bakhtiar, dernier Premier ministre de la monarchie, représentait une voie que le courant révolutionnaire rejetait. Ali refusa pourtant de faire de l’hostilité au pouvoir du Shah une raison d’accepter le pouvoir religieux. À ses yeux, la liberté de l’Iran ne pouvait naître de sa soumission à l’islam politique.
Cette position le séparait de compagnons du Front national et d’autres milieux d’opposition qui soutenaient Khomeini ou sous-estimaient la portée de son projet. Je ne vois pas dans ce désaccord une simple querelle de personnes. Il touchait au sens même du combat national : l’indépendance du pays pouvait-elle être dissociée des libertés de ses citoyens ? Pour Ali, la réponse était non.
Une indépendance qui avait un prix
Dans son milieu familial, la sensibilité de gauche n’impliquait pas l’adhésion aux dogmes staliniens. Ali et Khosrow distinguaient la justice sociale de l’autoritarisme qui prétendait la réaliser. La même vigilance traversait son rapport au mouvement national : aucun héritage politique ne dispensait d’examiner ce que l’on faisait en son nom.
De cette fermeté, je me souviens aussi du coût. Ali subissait l’hostilité de personnes qui se réclamaient du même héritage, mais dont il contestait les choix. Il ne cherchait pas dans le nom du Front national une protection contre la critique. Ce nom lui imposait, au contraire, une responsabilité envers les principes qu’il avait reçus.
Cette attitude me fait penser à Khalil Maleki, qui sut rompre avec le dogmatisme du Tudeh, et à Gholam-Hossein Sadighi. Leurs parcours différaient ; je les rapproche pour une disposition morale : ne pas sacrifier la liberté de jugement à l’urgence politique ou à l’approbation de son propre camp.
La valeur du parcours d’Ali Shakeri-Zand tient à cette capacité de reconnaître le danger du pouvoir religieux alors qu’une grande partie de sa génération demeurait emportée par l’élan révolutionnaire. Critiquer une catastrophe après coup est une chose. Refuser d’y consentir lorsqu’elle séduit encore ses contemporains en est une autre. Sa mémoire mérite d’être gardée pour cette fidélité exigeante : à l’Iran, à la liberté et au devoir de penser par soi-même.




