Le 25 mars 2005, après vingt et un ans d’absence, je suis revenu en Iran. J’ai passé neuf jours à l’hôtel Marmar, à Téhéran. Chaque soir, avant de dormir, je consignais les observations de la journée. Les pages qui suivent reprennent des passages de ce carnet : le regard d’un revenant, avec sa mémoire, ses inquiétudes et les limites d’un séjour bref.
La première nuit
L’avion d’Air France avait quitté Charles-de-Gaulle avec un long retard. Nous sommes entrés dans l’espace aérien iranien à la nuit tombée. Quelques dizaines de kilomètres après Qazvin, les lumières semblaient se prolonger sans interruption jusqu’à Téhéran, comme si ses alentours avaient rejoint Karaj puis la capitale. Pour la première fois, j’arrivais à Mehrabad en voyageur iranien venant de l’étranger.
Un vieux bus sale nous a conduits au contrôle des passeports. À l’entrée se tenait un homme en uniforme froissé, les cheveux négligés, une barbe de quelques jours. Les grilles métalliques du plafond étaient anciennes et par endroits brisées ; des fils en sortaient. Les guichets et leurs indications paraissaient dater d’avant la révolution. Le temps semblait s’y être arrêté, comme dans certaines images de l’exil.
Quelques petits écrans annonçaient les arrivées et les départs. Lorsque mon tour est venu, le jeune agent a pris mon passeport sans répondre à mon salut. Après avoir tapé sur son clavier, il m’a demandé, en me tutoyant, si j’avais quitté le pays illégalement. J’ai répondu oui. Il a prononcé quelques phrases confuses, apposé son tampon et lancé le passeport sur le comptoir. J’ai dû le saisir au vol.
Dans la salle voisine, les voyageurs attendaient leurs bagages. À la sortie, les familles étaient trop nombreuses pour l’espace disponible. Un vieil ami et sa femme, venus sans me prévenir, m’attendaient. Leur voiture était presque sur le boulevard d’accès. Dans l’air froid de la nuit se mêlaient les voitures usées, les modèles récents assemblés de marques françaises ou coréennes et la foule des arrivants.
Sous les lumières de l’avenue Azadi, l’ancienne avenue Eisenhower, je reconnaissais des lieux. Le lycée Firouz, où j’avais étudié pendant une année, près des services de circulation, me paraissait presque abandonné. Beaucoup de façades semblaient vieillies, y compris celles de bâtiments apparemment récents.
Nous nous sommes arrêtés devant le Marmar, à l’intersection de l’ancienne rue Soraya, devenue Somayeh. Les vacances de Norouz avaient vidé les rues, mais une forte odeur d’essence me brûlait la gorge et le nez. Dans l’hôtel régnait un silence qui me faisait craindre d’en être l’unique client. Les jours suivants ne devaient pas vraiment dissiper cette impression.
Le gardien, somnolent, portait un uniforme brun usé et des sandales en plastique. Il m’a accompagné jusqu’à ma chambre et a refusé, d’un mouvement de tête, le billet que je lui tendais. La poussière et la suie avaient couvert la vitre et grisé le rideau blanc. La salle de bains était sale. Cet hôtel, autrefois un lieu de rencontre relativement luxueux des journalistes, me rappelait désormais les vieilles pensions de Nasser-Khosrow.
J’étais épuisé, mais trop inquiet pour dormir. J’ai avalé un autre calmant, puis coincé une chaise sous la poignée de la porte. J’avais peur d’être surpris dans mon sommeil. Je me suis endormi vers deux ou trois heures et réveillé à cinq. Après une douche, je suis sorti dans l’obscurité.
Retrouver les rues
Un vent froid soufflait. Je marchais sans destination et regardais avidement les alentours dans la faible lumière du matin. Quelques hommes sans abri, privés de vêtements suffisamment chauds, tremblaient dans un coin. D’autres, le col relevé, tiraient sur leur cigarette en allant vers l’arrêt de bus. Fumer dans cet air déjà si pollué me paraissait absurde.
Les rues étaient familières et étrangères. Elles ne ressemblaient plus aux images entretenues par la nostalgie en France. Les bâtiments et les voies me paraissaient plus petits. La ville avait l’allure désordonnée de restes d’un passé lointain. Une nouveauté frappait pourtant mon regard : les boîtes destinées aux aumônes, installées les unes derrière les autres sur les trottoirs.
Leurs inscriptions promettaient de repousser les malheurs, de prolonger la vie ou d’assurer une protection religieuse. J’en ai retrouvé jusque dans les quartiers éloignés. On m’expliquait que leur collecte relevait du dispositif caritatif dirigé alors par Habibollah Asgaroladi. Ce qui me frappait était moins chaque objet que la manière dont la promesse religieuse occupait le paysage quotidien.
Depuis le carrefour de Goloubandak, je suis allé vers la place Arg, puis Nasser-Khosrow et le palais de justice. Des inscriptions religieuses étaient suspendues sur ses grilles rouillées. Elles recommandaient la bonté envers les parents, condamnaient les mauvais payeurs ou les prix excessifs. Près de l’entrée, une formule qualifiait le fait de soudoyer un juge de péché majeur. À cet endroit, elle me semblait surréaliste.
Vers Toupkhaneh, les anciennes murailles de Qourkhaneh avaient disparu et le lieu était devenu un terminal d’autobus. Je suis passé par la rue Manoutchehri et près de la ruelle Berlin. Les magasins étaient encore fermés ; la pollution avait grisé l’ambassade d’Allemagne. Après une pause dans un café de la place Ferdowsi, j’ai repris la marche vers Vali-Asr, autrefois Pahlavi.
Au carrefour College, les souvenirs de l’adolescence et des amis perdus sont revenus. J’y vendais autrefois des livres et des publications politiques, sur le trottoir nord-ouest. Des groupes hezbollahis venaient parfois les déchirer et me frapper. Le lieu réveillait une histoire que la ville continuait à porter sans la raconter.
Dans le bus vers Naziabad
Après Hassanabad et l’entrée nord du parc Shahr, j’ai pris un bus pour Naziabad, mon quartier d’enfance. Il suivait l’ancienne rue Shahpour, devenue Vahdat-e Eslami, puis Shoush et Rajaï. Au fond, les femmes étaient séparées des hommes par une barre métallique.
Je me suis surpris à éviter de regarder leur compartiment, comme si je participais malgré moi à leur effacement. La scène m’évoquait les images de ségrégation raciale en Afrique du Sud ou aux États-Unis. Ce rapprochement exprimait ce que je ressentais devant la séparation ; il ne constituait pas une identité de situations historiques.
Quelques jours plus tard, un intellectuel de Téhéran m’a expliqué que les femmes elles-mêmes ne s’en plaignaient pas, en raison du comportement de certains hommes. Dans mon souvenir, Homayoun Katouzian, également revenu en Iran après une très longue absence et présent à cette rencontre, acquiesçait. Je n’ai pas engagé la discussion. Ces justifications me semblaient si proches de celles du système qu’elles prétendaient expliquer.
Avant Shoush, j’ai aperçu un jeune couple qui se disputait. La jeune femme se défendait avec assurance. Le garçon l’a giflée. Les hommes qui regardaient n’ont pas protesté ; ils ont plutôt essayé de le calmer en le ménageant. Cette scène m’est restée.
Autour de Pamenar, puis ailleurs dans la ville, des maisons de terre et de brique des époques qadjare ou pahlavie étaient abandonnées. Les constructions récentes ne m’inspiraient pas davantage confiance : des façades de marbre ou de verre habillaient des bâtiments dont l’ensemble me paraissait précaire. Un ami disait éviter de passer au pied de certains immeubles de son quartier.
Les usages et le silence
Le sentiment de désordre apparaissait aussi dans la circulation. Traverser une rue demandait une vigilance permanente. Un jour, sur un passage piéton, une voiture tournant dans une rue secondaire m’a presque jeté dans le caniveau. Le conducteur a poursuivi sa route. J’ai eu la chance qu’il n’aille pas vite.
La brusquerie des échanges me frappait également, dans les rues et dans les administrations. Je remarquais le tutoiement, les formules abruptes, l’absence fréquente des marques de respect. J’y lisais une dégradation des rapports avec autrui et un écho des manières du pouvoir. C’était le jugement de mon carnet, nourri par les rencontres de ces jours, et non une description de chaque Iranien.
J’entendais peu de discussions politiques dans les lieux publics. Ce silence ne me paraissait pas exprimer le contentement, mais la lassitude et le manque d’espoir. Dans les bureaux d’un journal réformateur, un journaliste connu me disait qu’il suffirait aux Américains de bombarder quelques cibles pour que le régime s’écroule en deux jours. Je ne savais que répondre à cette attente d’un salut extérieur.
Une nuit, dans un taxi me ramenant de Zafar à l’hôtel, le conducteur a appris que je venais de l’étranger. Il a alors raconté, sans presque s’arrêter, comment il reconnaissait les espions britanniques. La conversation m’a laissé l’impression d’un imaginaire saturé de soupçon.
Les antennes paraboliques, en revanche, étaient visibles jusque derrière les fenêtres. Le carnet proposait une estimation très élevée de leur diffusion et rapportait un prix voisin de 110 dollars. Je n’avais pas effectué d’enquête statistique. Ce que je pouvais voir était la place prise par les télévisions satellitaires dans les références de mes interlocuteurs.
Deux villes dans la ville
À Jordan, Fereshteh et Elahieh, certaines tours se dressaient dans des rues très étroites. Leurs façades évoquaient des quartiers de Los Angeles, de Paris, de Berlin ou de Londres ; les prix dont on me parlait n’en semblaient pas très éloignés. Les anciennes ruelles-jardins de Shemiran s’effaçaient. Deh Vanak conservait encore une partie de son tissu ancien.
Vers Mahmoudieh, des maisons abandonnées se dégradaient. Je m’interrogeais sur les propriétaires et leurs héritiers, sur les départs à l’étranger et les confiscations. Je ne pouvais établir l’histoire de chaque maison. Ce paysage contrastait avec le sud de la ville, qui s’étendait vers la route de Saveh et Behesht-e Zahra.
Les restaurants de Tajrish et de Shemiran restaient pleins tard dans la nuit. J’avais l’impression que les contraintes religieuses avaient déplacé une part de la recherche de plaisir vers les repas et les sorties, chacun selon ses moyens. Les différences de fortune dessinaient des mondes qui se côtoyaient sans se rejoindre.
Des jeunes du sud passaient de longues heures dans les rues, sans but apparent. Dans le nord, d’autres circulaient en voitures coûteuses entre Elahieh, Jordan et Vanak. Je voyais dans les vêtements et les coiffures des références communes, souvent associées aux images de la diaspora de Los Angeles. La ressemblance des apparences ne supprimait pas les différences de possibilités.
Une autre nuit, près de Shams-ol-Emareh, des jeunes proposaient ce qu’ils appelaient des médicaments, puis montraient de petits sachets présentés comme de l’héroïne. La vieille rue Cheragh-Bargh me paraissait délabrée et peu sûre. Dans d’autres quartiers aussi, les grilles, les portes métalliques et les protections nouvelles révélaient un sentiment d’insécurité.
Au bazar, entre les marchands de chaussures, Chaharsouq et Seyyed-Esmaïl, des cartons de cigarettes américaines s’empilaient dans les boutiques et parfois sur le trottoir. À Sabzeh-Meydan, j’ai aperçu Réponse à l’histoire, le livre du chah. J’ai demandé au libraire quel ouvrage se vendait le mieux. Il m’a désigné celui-là. C’était la réponse d’un vendeur, mais son évidence m’a surpris.
Un vendredi à l’université
Un vendredi, j’ai marché de Haft-e Tir vers le grand hôpital, puis me suis rendu à la prière à l’université de Téhéran. Dans les rues, j’avais remarqué davantage de policiers que de pasdarans. Je me demandais si leur présence provoquait moins de rejet chez les jeunes. Ce n’était qu’une hypothèse.
L’avenue était fermée entre Enghelab et Vali-Asr, mais les abords semblaient peu fréquentés. Un homme âgé, derrière les grilles de l’université, se disputait avec un jeune venu demander une adresse d’assistance. En s’éloignant, celui-ci a lancé des insultes contre les religieux et les responsables. L’autre n’a pas réagi. Cette absence de retenue contrastait avec mes souvenirs.
J’ai subi deux contrôles avant d’entrer. L’ancien gazon de l’espace des hommes avait été remplacé par un revêtement. Avant les sermons, un animateur essayait de susciter des réponses aux prières. J’avais l’impression d’un cercle dont les membres se connaissaient. Un homme, m’ayant peut-être reconnu comme étranger à ce milieu, a crié contre les hypocrites.
À cette heure, avant le début de la prière, je ne voyais que quelques dizaines d’hommes, généralement âgés. Plus tard, un ami m’a dit que la télévision utilisait des images d’archives et que les mosquées étaient mobilisées pour les cérémonies officielles. Je rapporte ses propos ; je n’avais ni vérifié ces chiffres ni observé l’ensemble du rassemblement.
Le décalage culturel
Je suis reparti à pied vers Keshavarz, Vali-Asr puis Haft-e Tir. Les nouvelles maisons de restauration reprenaient les formes des anciens cafés du sud, dans un décor plus soigné. Familles, jeunes femmes et jeunes hommes s’y retrouvaient ; les filles fumaient le narguilé avec les garçons. Dans la rue aussi, des couples se tenaient la main.
Ces scènes pouvaient paraître traduire une ouverture. J’y percevais également une énergie qui cherchait ses issues. La peur me semblait moins présente que la colère et l’insoumission. Un ami craignait que l’absence de perspective politique laisse cette énergie disponible pour des mouvements extrêmes. C’était son inquiétude, non une prédiction.
À la fin du séjour, je voyais dans le décalage culturel le défi central du régime. Son identité religieuse et son hostilité aux États-Unis lui paraissaient si constitutives qu’une normalisation risquait de lui faire perdre ses repères. L’idée d’une réouverture de l’ambassade américaine me servait à formuler ce paradoxe.
Le carnet s’achevait sur une fracture : le pouvoir ne reconnaissait plus une grande partie de la société comme sienne, et celle-ci ne se reconnaissait plus en lui. Cette conclusion appartenait à mon retour de 2005. Elle ne disait pas tout de l’Iran ; elle disait ce que neuf jours, après vingt et un ans d’absence, avaient rendu impossible à ignorer.




