On peut abandonner le vocabulaire de la race sans abandonner les représentations qui nourrissent l’antisémitisme. C’est le problème central soulevé par Marcel Gauchet dans un entretien publié dans L’Express du 11 juin 2026 : la condamnation des anciennes doctrines ne suffit pas à empêcher leur imaginaire de trouver de nouveaux supports.
Gauchet revient sur une confiance qui s’est révélée excessive. Après la Shoah et le discrédit du racisme biologique, il avait cru l’antisémitisme engagé dans un déclin historique. L’existence d’Israël devait également, selon lui, affaiblir la fiction d’une puissance juive invisible et dispersée, gouvernant le monde depuis les coulisses. La réalité d’un État identifiable aurait dû contredire ce fantasme.
Le complot change de support
Le raisonnement de Gauchet porte sur une inversion : Israël peut désormais servir de point de fixation à ce même imaginaire. Il voit, dans certains discours géopolitiques et postcoloniaux, le passage de la figure du financier juif à celle d’un État supposé commander la politique occidentale, notamment celle des États-Unis. La représentation change ; l’attribution d’un pouvoir démesuré reste.
Dans sa lecture, la guerre de Gaza après les attaques du 7 octobre 2023 a accentué cette évolution. Certains récits opposent une victime palestinienne érigée en figure absolue à un Israël identifié à toute la domination occidentale. Gauchet redoute que cette grille transforme un conflit politique en explication globale du malheur du monde, puis fasse glisser la responsabilité d’un gouvernement vers les Juifs comme groupe.
Cette analyse demande une distinction précise. Critiquer les décisions du gouvernement israélien ne constitue pas, en soi, une accusation contre les Juifs. Le problème apparaît lorsque la critique se convertit en culpabilité collective ou en théorie du pouvoir occulte. Le diagnostic de Gauchet concerne ce déplacement ; il ne dispense pas d’examiner chaque discours dans son contexte.
Ce que la République doit protéger
Pour les Juifs de France, l’enjeu dépasse les violences et les insultes : il touche à la possibilité de vivre comme citoyens sans devoir répondre des décisions d’un autre État. Gauchet décrit un climat où cette séparation devient plus difficile. Son inquiétude devant certains usages du vocabulaire de la guerre porte sur leurs effets dans l’espace public ; elle ne tranche pas les qualifications juridiques du conflit.
Son examen de la gauche s’inscrit dans cette même logique. Une dénonciation du privilège peut se dégrader en désignation d’un groupe censé concentrer la puissance. Il évoque aussi les craintes suscitées par une éventuelle arrivée de Jean-Luc Mélenchon au pouvoir. Le risque qu’il décrit relève surtout du comportement d’une partie de sa base sociale, plutôt que d’un programme officiel : c’est une appréciation politique, non une prédiction établie.
Gauchet conserve pourtant une confiance prudente dans les ressources républicaines. Le décret du 27 septembre 1791 a reconnu aux Juifs les droits civils et politiques des citoyens. L’affaire Dreyfus a ensuite éprouvé la capacité de la République à défendre la vérité et la justice contre la raison d’État et les passions antisémites. Il y voit un fondement moral, plutôt qu’une simple séquence historique.
La mémoire de Marc Bloch prolonge cette exigence. L’historien et résistant, honoré au Panthéon avec Simonne Bloch le 23 juin 2026, associe le travail de compréhension au courage civique. Pour Gauchet, relire L’Étrange Défaite permet de retrouver cette vigilance devant les faillites politiques et intellectuelles.
Sa confiance dans l’avenir des Juifs en France ne revient donc pas à nier la menace. Elle repose sur l’idée que l’égalité citoyenne et la mémoire historique restent des ressources pour lui résister. Le changement de langage de l’antisémitisme oblige à les défendre activement : le passé ne protège pas à lui seul contre le retour de ses représentations.




