*Du groupe Setareh à l’Organisation de l’unité communiste* est un ouvrage de 412 pages publié en Suède par les éditions Baran, sous la signature collective de « plusieurs militants » qui fondèrent le groupe. Son sous-titre annonce une « réévaluation d’une expérience au sein du mouvement armé iranien » entre 1970 et 1979. Les auteurs entendent retracer l’histoire d’un courant qui, selon eux, devint progressivement l’une des composantes radicales, indépendantes et intellectuellement libres de la gauche iranienne et exerça sur elle une influence pendant plus d’un demi-siècle (pp. 11-12).

Le livre raconte surtout une partie de cette histoire : les activités du groupe Setareh au Moyen-Orient, ses relations avec l’Organisation des guérilleros fedayin du peuple iranien, puis la formation et l’échec du « processus d’homogénéisation » censé rapprocher les deux organisations. Après cet échec naquirent d’abord le Groupe de l’unité communiste, puis l’Organisation de l’unité communiste dans le tumulte révolutionnaire de 1979 (p. 16). Les six chapitres sont suivis de dix annexes — près du quart du volume — reproduisant des documents et des positions des trois formations successives.

Les auteurs justifient leur anonymat par deux raisons. Certains militants, jamais connus publiquement sous leur véritable identité, ne souhaitent pas que leur passé interfère avec leur vie présente. D’autres invoquent une tradition interne consistant à ne pas personnaliser l’histoire collective. Le livre présente même cette réserve comme le signe d’une culture étrangère au culte du chef et au charisme individuel (pp. 11-12). La première raison peut se comprendre humainement. Elle devient néanmoins problématique lorsqu’un récit anonyme prétend écrire l’histoire de plusieurs centaines de militants et distribuer responsabilités et mérites sans identifier ses témoins.

Les deux héritages du Front national

Setareh se réclame de deux héritages du Front national iranien. Le premier serait la priorité donnée à la politique sur l’idéologie, avec l’indépendance et la démocratie pour principes. Il aurait orienté le groupe vers un socialisme démocratique, libertaire et non aligné, tout en le distinguant de la social-démocratie par son radicalisme politique et pratique (p. 17). Les auteurs présentent ainsi Setareh, le Groupe de l’unité communiste puis l’Organisation de l’unité communiste comme le seul courant radical de la gauche iranienne simultanément antistalinien, antimaoïste et antitrotskiste (pp. 24-25).

Le second héritage serait la tradition de coalition du Front national. À l’opposé du « centralisme démocratique » des partis léninistes, l’Organisation de l’unité communiste aurait pratiqué une « démocratie centralisée ». Elle n’aurait disposé ni d’un comité exécutif ni d’un comité central ; l’influence des plus anciens y aurait été morale plutôt qu’institutionnelle (pp. 18 et 30). Le livre affirme la différence entre les deux modèles, mais examine peu son fonctionnement concret : qui décidait, comment les minorités étaient-elles protégées et comment les responsabilités étaient-elles contrôlées ?

Bagdad : alliances, radio et coopération avec les religieux

Le livre rattache également à cette culture de front la coopération de Setareh avec des religieux chiites exilés en Irak, y compris Rouhollah Khomeyni. Il soutient qu’à l’époque cette coopération apparaissait comme une activité démocratique de coalition et qu’elle était justifiée par les informations alors disponibles (p. 19). Ce jugement engage précisément la capacité d’un courant politique à lire ses alliés, leurs doctrines et leur projet de pouvoir.

Les activités de Setareh à Bagdad commencèrent en 1968-1969, dans un contexte de tension entre l’Iran du chah et l’Irak baasiste. Après le coup d’État du 17 juillet 1968, le pouvoir irakien cherchait des moyens de pression sur Téhéran. Des membres du groupe prirent la parole sur le service persan de Radio Bagdad, rencontrèrent Rouhollah et Mostafa Khomeyni ainsi que d’autres religieux de Nadjaf, puis lancèrent en 1972-1973, avec l’accord des autorités irakiennes, la station à ondes courtes Radio Voix des révolutionnaires, qui émit environ neuf mois (pp. 33-55).

Le groupe estimait pouvoir exploiter les contradictions entre les deux États au profit des luttes en Iran. Son journal *Bakhtar-e Emruz*, publié à Bagdad au nom du Front national d’Iran — section Moyen-Orient, parut de septembre 1970 à décembre 1976 ou janvier 1977. Jugeant l’appui irakien provisoire et peu fiable, Setareh étendit ses activités à Beyrouth puis à Damas en 1973 (pp. 34, 57 et 61). Sa maison de Bagdad accueillit des proches de Khomeyni, parmi lesquels Mahmoud Doaei, Hamid Rouhani, Hassan Karroubi et Mohammad Montazeri ; certains utilisèrent les contacts du groupe pour s’entraîner dans des camps palestiniens. *Bakhtar-e Emruz* publia des déclarations de Khomeyni et, en juillet 1971, un texte intitulé « Le clergé progressiste » (pp. 43-44).

Le même réseau mettait le groupe en relation avec le Baas et le Fatah. Les autorités baasistes lui délivrèrent des laissez-passer facilitant les déplacements en Irak ; Setareh en produisit ensuite de semblables au nom du Front national — section Moyen-Orient (p. 39). Abbas Aghazamani, dit Abou Sharif, futur premier commandant du Corps des gardiens de la révolution, s’entraîna dans des camps du Fatah avec ses membres et les aida comme arabophone (p. 43). Ces épisodes ne prouvent pas une identité politique entre Setareh, le Baas, les religieux et les organisations palestiniennes. Ils montrent cependant jusqu’où la logique du « front contre l’ennemi principal » pouvait suspendre l’examen du projet propre à chaque allié.

L’action armée comme preuve de fidélité politique

L’orientation militaire s’affirma pendant la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Des militants de Setareh se portèrent volontaires auprès du Fatah sur les fronts syrien et libanais. Selon le livre, ils participèrent à plusieurs opérations et cette expérience renforça leur sentiment d’appartenir au mouvement armé régional (p. 20). À l’époque déjà, certains se demandaient ce qu’un petit groupe iranien pouvait accomplir dans une guerre menée par des États, si sa présence n’était que symbolique et si elle ne risquait pas de le transformer en instrument de puissances arabes (p. 66).

Un demi-siècle plus tard, les auteurs reproduisent ces questions mais maintiennent l’ancienne réponse : combattre volontairement aux côtés du Fatah aurait été la seule manière de mettre les convictions anti-impérialistes et antisionistes à l’épreuve des actes (p. 66). Cette fidélité rétrospective révèle une limite majeure du livre. Une réévaluation ne consiste pas seulement à rappeler les raisons d’une décision ; elle doit en mesurer les effets, les dépendances et les alternatives écartées.

Setareh joua par ailleurs, selon le récit, un rôle logistique auprès des fedayin iraniens : financement, faux papiers, itinéraires clandestins, entraînement et fourniture d’armes par l’intermédiaire du Fatah et d’Abou Jihad. Le groupe voulait même équiper chaque maison clandestine d’une kalachnikov et de matériel de surveillance. Les auteurs expliquent pourtant que, pour eux, la lutte armée devait rester une forme de propagande subordonnée à la politique et non une stratégie permanente : l’arme devait servir la politique et le socialisme viser l’émancipation humaine.

Cette hiérarchie annoncée entre politique et violence doit être vérifiée dans les faits. Entre 1973 et 1977, le « processus d’homogénéisation » avec les fedayin avança moins sur la base d’une doctrine commune que d’un besoin mutuel. Setareh offrait des ressources et une connaissance plus large des débats de la gauche internationale ; l’organisation clandestine en Iran lui apportait une implantation et le prestige de l’action. Les divergences apparurent avec netteté lorsque furent évoquées les exécutions internes chez les fedayin et leurs tentatives de liaison avec l’Union soviétique.

Le livre qualifie les exécutions internes de pratique stalinienne et de violation du droit individuel et du droit à la vie. Mais Setareh choisit alors de garder le silence pour préserver le rapprochement. Une organisation ne devient pas démocratique parce qu’elle condamne en privé une violence qu’elle tait publiquement. La même incohérence apparaît dans l’affaire des contacts soviétiques. Le groupe jugeait ces démarches incompatibles avec son indépendance, tout en considérant que ses propres relations avec les régimes de Saddam Hussein, Hafez el-Assad ou Mouammar Kadhafi et avec le Fatah n’entraînaient aucune dépendance.

Une histoire dont la partie principale reste absente

Le titre promet l’histoire allant de Setareh à l’Organisation de l’unité communiste. Or l’essentiel du volume porte sur la formation d’un petit groupe issu du Front national à l’étranger et sur sa tentative, entre 1973 et 1977, de fusionner avec les fedayin. Les années décisives de l’Organisation de l’unité communiste, de 1979 aux arrestations de 1990-1991 puis à sa dissolution de fait, restent largement hors champ. On ne peut donc pas encore parler d’une histoire de l’organisation dans son ensemble, ni intégrer plus de trois décennies d’inactivité dans un « demi-siècle de lutte » sans transformer une chronologie en légende.

Cette lacune affaiblit aussi la promesse de « réévaluation ». Les auteurs déclarent à la fin du livre qu’ils ont voulu raconter la défense de l’idéal révolutionnaire telle qu’elle était vécue à l’époque, non la juger depuis le présent ; une critique complète demanderait, selon eux, d’autres conditions, toujours absentes (p. 270). Mais si les acteurs refusent ce bilan après un demi-siècle, qui pourra l’établir et à partir de quelles archives ? Le souhait que l’héritage de Setareh soit utile aux générations futures ne remplace pas l’inventaire de ses erreurs.

Trois questions que le livre laisse ouvertes

Trois questions devraient organiser ce bilan. Quel fut le principal résultat politique du mouvement armé lancé à la fin des années 1960 par les fedayin et les moudjahidines ? A-t-il réellement ouvert une voie vers la liberté et la démocratie ? A-t-il favorisé l’émergence d’une gauche indépendante, radicale et démocratique, ou affaibli cette possibilité au profit des courants religieux et séculiers les plus autoritaires ?

Le livre répond indirectement que les actions des guérillas contribuèrent à déstabiliser la monarchie et comptèrent parmi les facteurs conduisant à la révolution de février 1979. Il demande peu ce que cette déstabilisation rendit possible : la conquête du pouvoir par les islamistes, l’écrasement des libertés, l’inégalité institutionnalisée des femmes et la persécution des minorités religieuses, des non-croyants, des travailleurs et des opposants. Il ne mesure pas davantage si l’action armée ferma l’espace des organisations non violentes, offrit au pouvoir monarchique un prétexte supplémentaire à la répression et plaça les islamistes au centre de la contestation.

La répression de la monarchie explique l’attrait de la violence chez de très jeunes militants ; elle n’en transforme pas les conséquences en acquis démocratique. L’avant-garde clandestine, convaincue de réveiller les masses par son sacrifice, valorise l’obéissance, le secret et la certitude idéologique. Elle réduit l’espace du désaccord rationnel et place la vie humaine au-dessous de la cause. Une partie de la gauche iranienne devait ensuite soutenir le nouvel ordre religieux au nom de l’anti-impérialisme et de l’ennemi principal. Ce choix ne fut pas mécaniquement déterminé par la guérilla, mais il prolongeait une culture politique où les libertés individuelles, le pluralisme et les institutions démocratiques restaient secondaires.

Le livre fournit lui-même les matériaux de cette critique : exécutions internes, silence des alliés, rapports opaques avec des États autoritaires, coopération avec des religieux dont le projet n’était pas sérieusement examiné. L’histoire des fedayin montre aussi que la désillusion face à la lutte armée et aux méthodes non démocratiques provoqua des ruptures avant 1979. Les objections existaient donc à l’époque ; on ne peut attribuer toutes les erreurs au seul manque d’informations.

Torab Haghshenas, ancien membre de l’Organisation des moudjahidines puis de Peykar, estimait que la lutte armée avait finalement profité aux fondamentalistes islamiques. La formule demande des nuances, mais elle désigne un problème réel : des traditions politiques différentes pouvaient partager le culte du sacrifice, du martyre et de la purification par la violence. Les Fada’iyan-e Islam avaient d’ailleurs pratiqué l’assassinat politique avant que la gauche guérillériste ne prenne les armes. En 1979, le courant religieux disposait de réseaux, d’un langage du martyre et d’une capacité de mobilisation sans commune mesure avec ceux de ses rivaux.

La « gauche démocratique indépendante » ne peut naître de la seule révision de vieilles lignes idéologiques. Elle suppose une rupture explicite avec la politique du salut par la violence, la protection du dissident, l’acceptation de l’incertitude électorale, l’égalité des citoyens et la priorité donnée à la vie humaine. À défaut, l’indépendance reste un titre et la démocratie une promesse ajoutée après coup. Dans l’Iran des années 1960 et 1970, le projet d’une gauche libre et démocratique fut, en ce sens, un enfant mort-né de la lutte armée. L’Organisation de l’unité communiste et ses militants ne portent pas seuls la responsabilité de cet échec ; ils ne peuvent cependant s’en exclure.