Les informations publiées depuis août dessinent un projet israélien de changement de régime plus précis qu’on ne l’avait d’abord compris. Des frappes devaient désorganiser les appareils militaires et sécuritaires ; des groupes kurdes armés auraient pénétré dans l’ouest de l’Iran sous couverture aérienne ; une campagne d’influence et des défections au sommet auraient accompagné un soulèvement intérieur. L’ancien président Mahmoud Ahmadinejad figurait, selon plusieurs enquêtes, parmi les personnalités susceptibles d’incarner une alternative. Aucun de ces éléments n’a produit le résultat attendu.

Un plan documenté, des responsabilités encore disputées

Channel 12 a rapporté que le nouveau directeur du Mossad, Roman Gofman, avait écarté les responsables de la direction du renseignement et du dossier iranien, tous deux associés à un plan écrit de renversement du régime. Le Times of Israel a toutefois ajouté une réserve importante : des sources de sécurité présentaient aussi leurs départs comme négociés et inscrits dans une réorganisation plus large. Il serait donc excessif d’en faire la preuve définitive d’une purge ou d’un jugement institutionnel unanime.

Les grandes lignes du projet sont mieux établies. Le Jerusalem Post a décrit une proposition conjointe du Mossad et de la CIA prévoyant l’entrée de forces kurdes sous couverture aérienne israélo-américaine. Le Monde a ensuite recoupé le recours envisagé à plusieurs groupes kurdes, la recherche de défections et la place attribuée à Ahmadinejad. Mais Donald Trump s’est opposé très tôt à l’incursion kurde ; la Turquie et l’Irak y voyaient une menace pour leur propre sécurité ; aucune défection décisive n’a eu lieu.

Le peuple iranien réduit à une variable opérationnelle

La faiblesse centrale du scénario n’était pas seulement militaire. Il supposait qu’une succession de frappes, l’irruption de forces périphériques et une campagne de communication suffiraient à transformer le mécontentement social en soulèvement national. Les Iraniens apparaissaient moins comme les auteurs d’un nouvel ordre que comme le public attendu d’une opération conçue ailleurs.

Or le rejet de la République islamique ne se traduit pas automatiquement par l’adhésion à une intervention étrangère. La destruction d’infrastructures, la crainte de la fragmentation territoriale et le souvenir de précédents régionaux peuvent rapprocher momentanément une partie de la société de l’État, sans restaurer la légitimité du régime. Un plan de transition qui ignore cette ambivalence risque de renforcer ce qu’il prétend renverser.

La composante kurde révélait la même contradiction. Les oppositions kurdes disposent d’une histoire, d’organisations et de revendications propres ; elles ne peuvent être traitées comme une simple force d’entrée destinée à déclencher mécaniquement un mouvement national. Leur intervention armée, surtout depuis le territoire irakien, aurait immédiatement soulevé des questions de souveraineté, de frontières et d’unité du pays.

Faire tomber un appareil n’est pas instituer un ordre

Même si l’opération avait désorganisé la chaîne de commandement, elle ne répondait pas aux questions de l’après : qui assure les services publics, contrôle les armes, protège les minorités, organise la justice et fixe les règles de la transition ? Le nom d’un ancien président ou l’existence de groupes armés ne constituent ni une représentation politique nationale ni une légitimité démocratique.

L’échec du plan ne démontre pas que la République islamique est invulnérable. Il montre qu’un régime ne tombe pas durablement parce qu’une puissance extérieure a identifié ses faiblesses. Une transition exige une capacité politique interne, des règles communes et une distinction claire entre la disparition du régime et la continuité de l’État iranien.

La véritable leçon est donc moins opérationnelle que politique. Tant que les Iraniens restent les instruments supposés d’un scénario militaire, le changement de régime demeure une projection étrangère. Ils ne deviennent les acteurs de leur avenir qu’au moment où ils peuvent déterminer eux-mêmes la forme, les institutions et les garanties du pouvoir qui doit succéder à la République islamique.