Les changements de ton de Donald Trump envers la République islamique ne relèvent peut-être pas seulement de sa manière de négocier. Derrière l’alternance entre offre de paix et menace apparaît une question plus fondamentale : après la disparition d’Ali Khamenei, qui décide réellement ? Une stratégie durable devient difficile si l’on ne sait ni avec qui l’on négocie ni quelle autorité conduit la confrontation.
Le président américain parle souvent du pouvoir iranien au pluriel. Mais qui ce pluriel désigne-t-il : la présidence, les Gardiens de la révolution, le Conseil suprême de sécurité nationale, les institutions de la direction religieuse ou plusieurs réseaux concurrents ? Ceux qui proposent un accord sont-ils en mesure de l’imposer à ceux qui conduisent les opérations militaires ?
Cette difficulté n’est pas propre à l’Iran, et les États-Unis n’ont jamais disposé d’une connaissance parfaite de leurs adversaires. Elle prend cependant une portée particulière lorsque le centre qui arbitrait les rivalités a disparu. Une information détaillée sur chaque institution ne suffit pas à identifier le mécanisme qui transforme leurs positions en décision.
Reconnaître l’acteur et sa capacité d’engagement
La distinction entre ami et ennemi, centrale chez Carl Schmitt, suppose une unité politique identifiable. Sans reprendre sa conception normative de la politique, on peut en tirer une question pratique : quelle instance parle au nom de cette unité ? Savoir qui contrôle une arme ne signifie pas savoir qui peut mettre fin à son emploi.
La question de la reconnaissance, associée à Hegel, et celle des conditions d’un dialogue, développée par Habermas, éclairent d’autres dimensions du problème. Elles ne sont pas des doctrines de négociation diplomatique à appliquer directement. Elles aident à distinguer la présence d’un interlocuteur de sa capacité réelle à répondre d’un engagement.
Un signataire peut représenter formellement un État tout en ne contrôlant pas tous ses appareils. Un compromis peut alors être juridiquement annoncé et politiquement inexécutable. À l’inverse, un pouvoir peut disposer de la capacité d’exécution et choisir de ne pas respecter son engagement. Les deux situations exigent des réponses différentes.
Quel objectif pour la pression ?
Cette incertitude affecte la définition des buts américains. S’agit-il de ramener le régime à la table des négociations, de modifier son comportement ou de favoriser sa disparition ? Ces objectifs ne sont pas équivalents. Le premier exige un interlocuteur ; le deuxième, une capacité de mise en œuvre ; le troisième, une stratégie pour ce qui suivrait.
La sécurité de la navigation à Ormuz est un objectif concret. Elle ne constitue pas à elle seule une réponse à la question de l’ordre politique et régional que la guerre est censée produire. Si le passage est rouvert aujourd’hui mais peut être refermé demain par les mêmes appareils, il faut expliquer comment le résultat sera maintenu.
Le mémorandum signé le 17 juin, après l’annonce d’un accord le 14, rendait cette difficulté visible. Il ouvrait une période de négociation et devait permettre une désescalade. Chacun pouvait pourtant le présenter à son opinion comme une victoire. La bataille du récit ne décidait pas de sa valeur réelle ; elle faisait partie de ses usages politiques.
La reprise de la confrontation en juillet n’établit pas, à elle seule, que les signataires iraniens avaient perdu tout contrôle. Elle pose plusieurs possibilités : désaccord interne, décision concertée de revenir sur les engagements, divergence sur les obligations réciproques ou échec de la mise en œuvre. La réalité peut combiner ces mécanismes.
Pour Washington, cette distinction importe. Punir une rupture délibérée, obtenir l’arbitrage d’un centre divisé et modifier les conditions d’un accord ne sont pas la même opération. Présenter toutes les difficultés comme de la mauvaise foi empêche de comprendre la structure qui les produit.
Trois crises à distinguer
La première touche à l’organisation de l’État. La République islamique possède une administration, des institutions, un territoire et des moyens de coercition : on ne peut donc affirmer qu’elle n’a jamais constitué un État. Son problème est plutôt la coexistence d’une organisation publique et d’une souveraineté religieuse qui place l’arbitrage ultime au-dessus de l’égalité politique des citoyens.
Cette contradiction précède Khamenei. La concentration de compétences dans la fonction de Guide pouvait donner de l’unité au système tout en limitant l’autonomie et la responsabilité des institutions. Sa disparition n’a pas créé ce problème ; elle a mis à l’épreuve le mécanisme qui le contenait.
La deuxième crise est celle de la concentration de l’autorité. Pendant plus de trois décennies, Khamenei arbitrait entre présidence, Parlement, Gardiens, services, entourage du Guide et réseaux économiques. Les rivalités ne disparaissaient pas, mais leurs protagonistes savaient où chercher une décision ultime.
La mort du titulaire ne prouve pas que la fonction ne peut plus être reconstituée. Elle oblige toutefois à demander si le successeur dispose de la même capacité de médiation et d’obéissance. Une nomination constitutionnelle et une autorité effectivement reconnue ne sont pas identiques.
La troisième crise est celle de la succession de cette fonction d’unification. En 1989, la succession de Khomeyni avait été difficile, mais le régime conservait davantage de ressources révolutionnaires et le clergé une position plus forte. Les Gardiens n’avaient pas encore l’étendue économique et institutionnelle acquise depuis.
Aujourd’hui, l’érosion de la légitimité, les pertes militaires et le poids des appareils modifient les conditions de la succession. La question ne consiste pas seulement à trouver un autre homme. Elle porte sur l’existence d’une personne ou d’un arrangement capable de faire converger des intérêts plus autonomes et plus concurrents.
Des réseaux puissants sans arbitrage assuré
Une définition économique univoque du régime ne rend pas compte de cette complexité. Les réseaux militaires, sécuritaires, religieux et rentiers ont à la fois des intérêts communs et des intérêts opposés. La conservation du système les rassemble ; la répartition des ressources et des positions les divise.
La tutelle du jurisconsulte a longtemps permis de contenir ces rivalités. Leur existence ne date pas de la guerre. Celle-ci peut les rendre plus visibles et les intensifier, mais les informations accessibles ne permettent pas de mesurer précisément la cohésion de chaque appareil.
Il faut donc employer avec prudence l’expression « vide du pouvoir ». Le pouvoir demeure : l’administration fonctionne, les services surveillent, les forces armées agissent. Le vide éventuel porte sur l’arbitrage final et la responsabilité de la décision, non sur l’absence de tout moyen d’action.
Cette distinction explique le paradoxe : un régime peut conserver une grande capacité de coercition tout en devenant un interlocuteur moins prévisible. Une opération militaire prouve qu’un commandement agit. Elle ne démontre pas qu’une autorité unique peut suspendre durablement toutes les opérations.
Washington, Israël et les scénarios de recomposition
Les objectifs américains et israéliens peuvent diverger. Certains responsables israéliens relient la menace aux structures mêmes de la République islamique, tandis que Washington peut chercher un accord limité sur les capacités. Mais la participation ou la non-participation d’Israël à une phase militaire ne suffit pas à démontrer la décision de changer de régime.
Il faut distinguer la pression destinée à obtenir des concessions et celle qui cherche une transformation du pouvoir. La première peut stabiliser le système après l’accord ; la seconde pose la question de l’autorité appelée à le remplacer. Une même frappe peut servir des intentions différentes, que son existence ne permet pas de départager.
Un troisième scénario serait d’encourager une recomposition interne : certains secteurs feraient prévaloir un compromis sur d’autres. L’idée paraît séduisante à des acteurs étrangers qui recherchent une continuité sans les politiques présentes. Elle suppose pourtant une connaissance des divisions et des capacités d’action dont rien ne garantit la précision.
Une concurrence entre commandants n’équivaut pas à leur disponibilité pour un affrontement organisé. Des groupes peuvent se disputer des ressources tout en restant unis contre une menace extérieure ou une contestation sociale. Confondre rivalité et défection conduit à surestimer l’effet politique de la pression.
Qui peut engager l’avenir ?
Une crise durable de l’arbitrage peut aboutir à un nouveau centre interne, à une domination militaire plus nette, à un arrangement collectif ou à une revendication venue de l’extérieur du régime. Aucun de ces résultats n’est automatique ; le vide peut aussi se prolonger sous la forme d’une administration fragmentée.
La question concerne dès lors la société politique iranienne. Existe-t-il une force capable de représenter une transition, de préserver les fonctions nécessaires et de devenir un interlocuteur légitime pour le monde, y compris les États-Unis et Israël ? La proclamation d’une alternative ne lui confère pas ces capacités.
Un tel rôle exigerait des engagements vérifiables : règles de succession, pluralisme, sécurité des habitants, continuité des services, contrôle des armes et procédure par laquelle les citoyens choisissent les institutions futures. La légitimité ne vient pas de la reconnaissance étrangère seule.
La crise visible à Ormuz et dans les négociations renvoie donc à une question politique fondamentale : qui peut parler au nom de l’État, promettre, exécuter et répondre ? Tant que cette capacité reste incertaine, chaque accord demeure vulnérable et chaque stratégie militaire risque de repousser la question qu’elle devrait résoudre.




