Les crises récentes ont fait apparaître une ligne de partage parmi les adversaires déclarés de la République islamique. Certains, tout en maintenant leurs critiques, ont adopté des positions convergeant avec celles du régime. Comment comprendre cette convergence ? Une réponse unique serait insuffisante : les affinités idéologiques, les calculs politiques et les relations d’intérêt n’agissent pas de la même manière.
Une première explication tient à des références communes : hostilité à l’Occident, anti-impérialisme, opposition à Israël ou au sionisme, défiance envers une partie de l’héritage des Lumières. Dans une crise, ces affinités peuvent rapprocher des acteurs que d’autres conflits séparaient. Il faut cependant étudier les positions concrètes : s’opposer à une intervention militaire ne signifie pas, par lui-même, soutenir le régime iranien.
Les analyses d’Hannah Arendt sur les systèmes idéologiques invitent à examiner autre chose que la seule contrainte physique. Une vision du monde peut produire des fidélités et des identités qui survivent aux désaccords tactiques. Cette perspective éclaire une possibilité de convergence ; elle n’établit pas une collaboration dans un cas particulier.
D’autres rapprochements peuvent tenir à des liens économiques, professionnels ou sociaux. La possibilité de travailler en Iran, d’accéder à certains marchés ou de préserver des relations institutionnelles peut créer une dépendance. Mais les voyages, la présence de proches et les contacts ordinaires avec le pays ne sont pas des preuves d’une activité au service du pouvoir.
Ces distinctions sont indispensables. Sans elles, l’analyse d’une stratégie d’influence risque de devenir une accusation générale contre la diaspora. Il faut identifier les avantages, les obligations et les actes, et non déduire une loyauté politique de la seule existence d’un lien avec l’Iran.
Une économie politique des relations
L’idéologie ne suffit pas à expliquer toutes les formes d’alignement. Les possibilités commerciales, les facilités administratives, les accès réservés et les réseaux financiers peuvent encourager des comportements favorables au pouvoir. Leur importance varie selon les secteurs et les personnes.
L’enjeu est alors celui d’une économie politique de l’influence : comment des intérêts durables orientent-ils des choix de parole ou d’action ? Une préférence politique peut être sincère et simultanément servir un intérêt. Une analyse sérieuse ne doit ni présumer une transaction cachée ni exclure la question des dépendances.
La notion de pouvoir d’attraction proposée par Joseph Nye permet de comprendre la place de la culture et de la légitimité dans l’influence internationale. Elle ne désigne pas tous les avantages matériels : la rémunération ou la contrainte doivent être distinguées de l’attraction. Les stratégies d’un État peuvent combiner ces moyens sans qu’ils deviennent identiques.
Les médias et la construction de l’espace public
Les médias persanophones établis hors d’Iran sont un terrain majeur de cette compétition. Ils donnent accès à des publics que le régime ne contrôle pas directement. Les possibilités d’influence concernent le recrutement, la sélection des invités, les priorités éditoriales et la circulation des récits. L’étendue et le succès de ces tentatives doivent être établis pour chaque cas.
Le choix des sujets peut compter autant qu’un commentaire explicite. Faire constamment discuter des querelles entre opposants, minimiser une mobilisation ou présenter certaines alternatives comme impensables modifie l’horizon du débat. Mais un effet favorable au régime ne prouve pas à lui seul qu’il a commandé cet effet.
La réflexion d’Habermas sur l’espace public aide à comprendre pourquoi l’information et la discussion sont des enjeux de pouvoir. Les médias ne transmettent pas simplement des événements : ils contribuent à déterminer ce qui mérite une attention commune et quelles paroles paraissent légitimes.
Oskar Negt et Alexander Kluge permettent d’examiner la constitution d’espaces publics concurrents ou oppositionnels. Pour une force politique, disposer de moyens propres de communication importe autant que contester ceux de l’adversaire. La lutte porte ainsi sur la possibilité d’organiser une expérience collective et de la rendre visible.
Les plateformes numériques modifient cet équilibre. Telegram, X, Instagram et YouTube permettent à des personnes et à des groupes d’atteindre un public sans passer par les rédactions traditionnelles. Les anciens intermédiaires conservent une puissance, mais n’ont plus le même monopole de diffusion.
Les travaux de Manuel Castells sur les réseaux et la communication éclairent cette évolution. Les opposants peuvent développer des relations directes avec leurs publics et contourner certaines limites des médias établis. Cette possibilité n’abolit cependant ni les algorithmes, ni la surveillance, ni la désinformation, ni les inégalités d’accès.
Une part croissante de la compétition se joue donc hors des studios. La présence numérique ne remplace pas l’organisation politique, mais elle transforme les conditions de sa visibilité et de sa mobilisation.
Empêcher la formation d’une alternative
La thèse centrale de cet article est que plusieurs politiques extérieures du régime visent à empêcher l’émergence d’une alternative organisée. Plutôt que de contrôler chaque membre d’une diaspora nombreuse et dispersée, cette logique chercherait à neutraliser ses centres possibles d’organisation et ses figures de mobilisation.
Les estimations du nombre d’Iraniens établis à l’étranger varient fortement selon que l’on compte les personnes nées en Iran, leur nationalité ou leurs descendants. Une estimation démographique imprécise n’est pas nécessaire à l’argument. Ce qui importe est la dispersion de la communauté et la place des réseaux susceptibles de l’articuler politiquement.
L’assassinat de responsables et d’opposants à l’étranger constitue une dimension ancienne de la politique de répression. Les cas de Chapour Bakhtiar, des dirigeants kurdes et du restaurant Mykonos sont essentiels. D’autres morts, dont celle de Fereydoun Farrokhzad, soulèvent des questions d’attribution dont le degré d’établissement juridique n’est pas identique.
Le jugement rendu à Berlin le 10 avril 1997 dans l’affaire Mykonos a constitué un tournant. Il a rattaché la décision de l’opération aux plus hauts niveaux de la direction iranienne. Ses conséquences diplomatiques ont rendu visible, dans les relations entre États, la question de l’assassinat des opposants en exil.
Ce tournant a augmenté les coûts politiques de certaines opérations. Il n’autorise pas à conclure que les violences ont ensuite disparu. L’intimidation, les pressions sur les familles, la surveillance et les opérations indirectes peuvent coexister avec les méthodes létales.
L’infiltration, la division des groupes et l’affaiblissement de leur crédibilité sont d’autres moyens possibles. L’hypothèse stratégique est qu’une opposition incapable de coopération représente un danger moindre qu’une opposition structurée. Mais l’existence de cette logique ne prouve ni une infiltration universelle ni la réussite de toutes les tentatives.
Les recherches sur la répression transnationale documentent précisément des moyens par lesquels des gouvernements poursuivent leurs critiques au-delà des frontières : menaces, surveillance, agressions, enlèvements et coercition exercée sur les proches. Il convient de distinguer cette répression des pratiques de persuasion et de la diplomatie ordinaire.
Universités, expertise et autorité du savoir
L’influence peut également concerner les récits qui circulent dans les médias occidentaux. Leur cadre professionnel et juridique diffère de celui des médias de diaspora. Toute appréciation de la vulnérabilité de ces espaces doit tenir compte de leurs procédures, de leurs différences internes et de leur indépendance.
Les chercheurs et spécialistes de l’Iran interviennent régulièrement comme sources d’analyse. Leur parole bénéficie de la reconnaissance d’une discipline et d’une institution. La notion de capital symbolique chez Pierre Bourdieu aide à comprendre comment cette reconnaissance peut produire des effets au-delà du monde universitaire.
La recherche nécessite parfois des visas, des archives, un terrain et des relations avec des institutions iraniennes. La peur de perdre ces accès peut encourager une prudence excessive ou une autocensure. Elle ne prouve pas qu’un chercheur serait un agent d’influence : il faut examiner ses pratiques et les contraintes auxquelles il est confronté.
La relation entre savoir et pouvoir analysée par Foucault invite à rendre ces conditions visibles. Elle ne signifie pas que tout savoir serait faux ou que toute expertise serait achetée. L’autonomie scientifique se construit notamment par des méthodes explicites, la confrontation des sources et la possibilité de critique.
Les États, les rédactions et d’autres institutions recherchent ces compétences. Les autorités iraniennes peuvent, elles aussi, trouver intérêt à maintenir des échanges avec certains milieux savants. Ce circuit explique une voie possible de transmission des récits ; il ne constitue pas une preuve globale de contrôle des universités.
L’enjeu est de rendre les conditions de production d’une analyse intelligibles : financement, accès, partenariats, méthode et limites de la connaissance. La critique devient plus forte lorsqu’elle documente ces conditions plutôt que lorsqu’elle soupçonne un milieu entier.
Représentations diplomatiques et opérations indirectes
Les ambassades et consulats entretiennent normalement des relations politiques, culturelles et économiques. Tous les États utilisent leurs représentations pour comprendre leur environnement et défendre leurs intérêts. L’existence de contacts diplomatiques ne suffit pas à caractériser une opération clandestine.
Dans le cas iranien, des enquêtes et des décisions officielles ont cependant documenté ou attribué à des organes du régime des activités dépassant ce cadre. Les représentations et leurs réseaux doivent être examinés lorsqu’un lien précis peut être établi, sans confondre fonction consulaire, influence et répression.
Le rapport de la commission du renseignement et de la sécurité du Parlement britannique, publié le 10 juillet 2025, décrit une menace persistante touchant notamment les opposants et les dissidents. Il repose sur une enquête et des éléments réunis sur plusieurs années. Il ne faut pas présenter toutes ses informations comme recueillies en 2025.
L’emploi de tiers et d’intermédiaires figure parmi les mécanismes examinés par les autorités britanniques. Il peut accroître la distance entre le commanditaire présumé et l’opération, compliquer l’enquête et faciliter le déni. Une attribution officielle reste à distinguer d’une décision judiciaire concernant les personnes impliquées.
L’Union européenne a, elle aussi, placé la répression transnationale au centre de certaines décisions. Ces documents donnent des points d’appui concrets à l’analyse, mais n’établissent pas que tout réseau culturel ou diplomatique iranien poursuive le même objectif.
Criminalité, réseaux informels et détentions
La question des intermédiaires criminels constitue une dimension distincte. Le 15 juillet 2025, le Conseil de l’Union européenne a sanctionné des personnes et le réseau Zindashti, qu’il relie au ministère iranien du renseignement et à des opérations contre des dissidents. Cette décision doit être rapportée comme une attribution du Conseil, avec son cadre propre.
Ce recours à des acteurs tiers peut offrir des compétences, des contacts et une possibilité de dénégation. Les réflexions de Mark Galeotti sur l’emploi politique d’acteurs non étatiques éclairent cette pratique. Elles ne suffisent pas à établir les responsabilités dans une affaire concrète.
L’économie clandestine des alliés régionaux mérite également une analyse. Les recherches sur le captagon au Levant examinent des réseaux de production et de circulation dont les acteurs et les responsabilités doivent être distingués. Une proximité stratégique avec Téhéran n’établit pas, à elle seule, sa direction de chaque trafic.
Les détentions de ressortissants étrangers et binationaux constituent un autre moyen de pression possible. Certaines libérations ont été négociées en parallèle avec des échanges, des arrangements politiques ou le déblocage de fonds. Le terme de diplomatie des otages vise l’usage de personnes détenues comme instruments de négociation.
Il faut conserver la précision des cas. Toute détention ne peut être qualifiée de la même manière sans examen, mais le caractère arbitraire de plusieurs d’entre elles et leur exploitation politique ont fait l’objet de dénonciations documentées. Les individus concernés ne doivent pas disparaître derrière le vocabulaire de la stratégie.
Une compétition pour la capacité d’organisation
Les faiblesses de l’opposition ne s’expliquent pas seulement par les actions du régime. Les désaccords historiques, les rivalités personnelles, l’organisation insuffisante et l’absence d’un programme commun y contribuent. Attribuer chaque échec à une infiltration exonérerait les acteurs de leurs responsabilités.
Inversement, ignorer les opérations documentées conduirait à sous-estimer les obstacles à la coopération politique. La question est de comprendre comment des moyens différents — idéologie, intérêts, récits, intimidation et violence — peuvent concourir à empêcher la formation d’une alternative.
Ces moyens ne forment pas nécessairement un dispositif parfaitement coordonné. Ils peuvent se chevaucher, entrer en concurrence et produire des effets inégaux. Il faut résister à l’image d’un pouvoir omniscient qui expliquerait à lui seul toutes les évolutions de la diaspora.
La lutte ne porte pourtant pas uniquement sur le territoire et les institutions. Elle concerne également les conditions dans lesquelles une parole devient crédible, une expérience devient commune et un groupe devient capable d’agir. C’est pourquoi les espaces publics, les réseaux de communication et la production des récits ont une portée politique décisive.
Comprendre cette portée exige de tenir ensemble deux exigences : documenter la répression et l’influence, et préserver la possibilité d’un désaccord indépendant. Une opposition qui répond au contrôle des récits par une suspicion généralisée risque de détruire elle-même la confiance dont son organisation a besoin.




