La rencontre entre Vladimir Poutine et Massoud Pezeshkian intervient alors que deux voies s’ouvrent simultanément devant la République islamique. D’un côté, le dialogue et la médiation. De l’autre, les préparatifs du Commandement central américain, le CENTCOM, en vue d’une éventuelle reprise des attaques de grande ampleur contre le régime de Téhéran.

Donald Trump a déclaré qu’aucune nouvelle offensive ne serait lancée avant les élections de mi-mandat du 3 novembre. Loin d’écarter l’hypothèse d’une attaque, cette déclaration confirme plutôt la réalité des préparatifs militaires et le report de la décision définitive. Dans ces conditions, l’offre de Poutine pour contribuer à mettre fin à la guerre ne peut être réduite à un simple geste diplomatique.

La première question est de savoir ce que Moscou espère retirer d’un tel rôle. La prolongation de la crise dans le détroit d’Ormuz et la hausse des prix du pétrole n’ont pas été défavorables à la Russie, du moins sur le plan énergétique. Si le Kremlin se déclare aujourd’hui disposé à favoriser la fin de la guerre, c’est donc qu’il y voit probablement un intérêt plus important. Or cet intérêt se situe peut-être en dehors même du dossier de la République islamique.

La Russie est elle-même engagée dans une guerre d’usure en Ukraine. Pour Poutine, le problème ne consiste pas seulement à mettre un terme au conflit. Il lui faut une voie de sortie qui ne puisse être présentée comme un aveu de défaite. Il a besoin d’un accord qu’il serait en mesure de décrire comme la consolidation des acquis russes. Il doit également démontrer que la Russie demeure une puissance avec laquelle les États-Unis sont contraints de négocier. Dans cette perspective, la crise de la République islamique peut devenir pour Moscou un levier dans le cadre d’un accord beaucoup plus vaste avec Washington.

La République islamique se trouve confrontée à un problème comparable, mais dans une position considérablement plus faible. Après avoir subi de lourdes frappes militaires et vu sa position régionale s’éroder, le régime iranien a besoin d’une issue « honorable ». Une issue qu’il puisse présenter à l’intérieur du pays non comme une capitulation, mais comme la préservation du système et l’éloignement du danger.

La Russie possède à cet égard un avantage que n’ont ni le Qatar, ni le Pakistan, ni la Turquie. Moscou ne se contente pas de transmettre des messages. Poutine est un interlocuteur direct de Washington. Il dirige une puissance nucléaire et dispose, dans d’autres dossiers, de contreparties à offrir.

Il n’est donc pas impossible que le recours de Téhéran à Poutine résulte d’une décision prise au niveau de l’ensemble du pouvoir iranien, plutôt que d’une initiative personnelle de Pezeshkian. On peut même se demander si ce choix ne correspond pas avant tout à la vision des Gardiens de la révolution et de l’appareil sécuritaire du régime, c’est-à-dire de la partie du pouvoir qui considère la Russie comme le partenaire stratégique le plus proche de la République islamique parmi les grandes puissances.

Il est difficile d’imaginer que Pezeshkian ait engagé un dialogue avec Poutine dans un moment aussi sensible sans l’appui des principaux centres de pouvoir. Sa participation à ces discussions pourrait elle-même témoigner de l’inquiétude du régime et de sa conscience du risque réel d’une reprise des attaques militaires de grande ampleur.

La question ne se limite donc pas à une demande de médiation. Une véritable médiation suppose une marge de décision. Si Poutine se contente de transmettre les positions de Téhéran et de Washington, il ne possède guère d’avantage sur le Qatar. Son rôle devient important s’il sait jusqu’où la République islamique est prête à reculer, quelles concessions elle accepterait et où se situent ses lignes rouges. Dans ce cas, Moscou prendrait en charge une partie de la gestion de la crise pour le compte de Téhéran.

La relation entre les deux pays se rapprocherait alors moins d’une alliance que d’une transaction. Les intérêts de la Russie et ceux de la République islamique ne se confondent pas. Poutine peut souhaiter la survie de la République islamique, mais pas à n’importe quel prix. Si le dossier iranien peut procurer à la Russie une valeur de négociation sur l’Ukraine, les sanctions, l’énergie ou ses relations avec les États-Unis, rien ne garantit que les intérêts de Téhéran passeront avant ceux de Moscou. La République islamique pourrait alors cesser d’être un partenaire pour devenir l’une des cartes russes.

La question essentielle n’est donc pas de savoir si Poutine peut remplacer le Qatar. Elle est de savoir si la Russie entend exploiter le besoin de sortie de guerre de la République islamique pour renforcer sa propre position face à Washington. Poutine comme le régime iranien ont besoin d’une issue. Mais leur capacité de négociation n’est pas comparable. La Russie dispose encore de leviers indépendants à l’échelle mondiale. La République islamique dépend, plus que par le passé, d’un soutien extérieur.

Si la médiation de Moscou échoue à son tour, la question centrale se posera de nouveau avec davantage d’acuité. Les États-Unis reprendront-ils leurs attaques contre la République islamique après le 3 novembre ? Et s’ils le font, dans quel objectif ? Pour accroître la pression et parvenir à un nouvel accord de cessez-le-feu ? Ou pour imposer des conditions que la République islamique ne serait plus réellement en mesure de déterminer ?

Si Trump choisit à nouveau l’option militaire après l’échec des médiations qatarie et russe et l’impasse des négociations, il sera difficile de considérer cette décision comme la simple continuation de la politique précédente. Une telle évolution pourrait signifier que l’option d’un accord a reculé à Washington. Une autre logique pourrait alors s’imposer. Conduire la République islamique au point où elle devrait choisir entre l’acceptation de conditions imposées et la mise en danger de sa propre survie.

Dans cette perspective, la rencontre entre Poutine et Pezeshkian est peut-être plus importante qu’elle ne le paraît. Elle peut révéler à quel point la République islamique dépend désormais de la Russie pour sortir de la guerre et jusqu’où Poutine est disposé à mettre cette dépendance au service de sa propre négociation, plus vaste, avec les États-Unis.